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Le Soleil - Point de vue

De Pékin à Vancouver, l'image à tout prix

 

Marco Silvestro
Montréal

La soirée d'ouverture des Jeux de Pékin rendit fort bien hommage au rêve olympique actuel. Des feux d'artifices conçus par ordinateur jusqu'à la poupée parfaite qui chante; l'exercice politique de relations publiques était bien fignolé. Maintenant que les Jeux sont terminés, la Chine, si proche de nous depuis quelques semaines, retournera dans la lointaine Asie.

De même en sera-t-il des critiques soulevées sur le non respect des droits humains, les déplacements de population, la destruction de quartiers, le muselage de la presse et de l'Internet, les mesures de sécurité extravagantes et l'embrigadement des populations, toutes manoeuvres autoritaires qu'on a reproché au régime chinois. On oubliera. Jusqu'à ce que ça recommence ailleurs.

Justement, la flamme olympique sera au Canada dans deux ans pour les XXIe Olympiades d'hiver à Vancouver/Whistler. Il faudra là aussi construire les infrastructures nécessaires à la grande fête : installations sportives, logements, axes de communication, restaurants McDonald's, dispositifs de sécurité. Il faudra aussi nettoyer, embellir, rénover. Avec toute la planète qui regardera, pas question que le jupon dépasse ou que la mèche se rebelle, n'est-ce pas? Pékin est allée jusqu'à faire cesser la production industrielle dans toute sa région pour se donner un ciel présentable. Jusqu'où irons-nous pour que Vancouver et Whistler soient présentables et sécuritaires?

La chasse aux pauvres

Depuis que la ville a obtenu les Jeux en 2003 et qu'une coalition pro-olympique a pris la mairie en 2005, la discipline olympique s'est imposée dans les quartiers centraux. La chasse aux pauvres, seule discipline olympique qui se pratique avant les Jeux, est ouverte à Vancouver depuis que le Project Civil City fut lancé en 2006 pour rendre le centre-ville et ses quartiers limitrophes plus pimpants. Les objectifs sont de réduire de 50% l'itinérance, le trafic de drogue sur la voie publique et la «mendicité agressive» afin d'augmenter de 50% la satisfaction des habitants.

Le quartier Downtown Eastside est particulièrement ciblé. Ce quartier, habité par 30% d'autochtones et plus de 20% d'immigrants d'origine chinoise, est le plus pauvre au Canada avec 80% de ménages dont les revenus se situent en dessous du seuil de pauvreté. Pendant des années les autorités municipales n'ont pratiquement rien fait pour l'Eastside. Maintenant que les Jeux approchent, toute l'attention y est tournée.

Le bâton et le bâton

Alors que les organisations civiles réclament de meilleures politiques sociales pour aider à régler les problèmes, la ville de Vancouver, en pénurie de carottes, a plutôt multiplié les bâtons. La concertation avec la population a été réduite aux seuls promoteurs immobiliers et représentants des entreprises. Le plan de construction de logements sociaux n'a pas été financé : la priorité est placée sur le village olympique. Les mesures de soutien aux gens de la rue sont restreintes. Par exemple, le seul lieu d'injection de drogues supervisé au pays pourrait être fermé par Santé Canada qui ne veut pas renouveler la permission spéciale. Les anciens hôtels et les maisons de chambres du quartier, qui font office de logement sociaux, étaient autrefois policés par des inspections serrées. Ils sont maintenant systématiquement fermés, jetant encore plus de gens à la rue. L'idée est de faire passer ces immeubles aux mains de promoteurs qui pourront reconstruire des installations mieux adaptées aux touristes de 2010.

Par conséquent, depuis l'annonce des Jeux, le nombre officiel (et sous-estimé) de personnes itinérantes a plus que doublé dans l'agglomération. Celles-ci sont en plus poussées hors des quartiers centraux par des policiers plus nombreux et une criminalisation systématique de leurs comportements. Les organisations anti-pauvreté font aussi les frais de cette répression : plusieurs dirigeants furent arrêtés et des fonds municipaux retirés.

La stratégie de la municipalité est de plus en plus claire : disperser les pauvres qui hantent le centre-ville en détruisant leur économie parallèle fondée sur la récupération de bouteilles, en les envoyant en prison ou en leur interdisant de fréquenter la zone centrale où sont situés la plupart des services communautaires qu'ils et elles utilisent.

La fin justifie les moyens

Si on peut croire s'approcher de l'idéal olympique de paix et de dialogue international pendant les Jeux, il faudrait quand même reconnaître que cet idéal se nourrit de la maxime comme quoi, en politique, la fin justifie les moyens. On veut par les Olympiades montrer le meilleur de l'humanité, mais ce meilleur est construit sur le dos d'exclus et la poursuite du colonialisme. C'est d'autant plus manifeste que Vancouver et Whistler sont situés sur des terres autochtones qui n'ont pas fait l'objet de cession à l'État et qui, théoriquement, leur appartiennent encore.

À Montréal, en 1976, les autorités n'ont pas hésité à détruire des centaines de logements pour construire le Stade olympique. À Vancouver, on n'hésitera pas à disperser et réprimer les mécontents qui perdront leur milieu de vie. En vérité, si la flamme olympique brûle éternellement, c'est qu'elle est nourrie de la chair de ceux et celles qui sont écartés de sa route.

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