Les mauvais résultats des élèves en français défraient régulièrement la manchette. Aux épreuves du ministère de l'Éducation, 50 % des élèves de cinquième secondaire échouent le volet orthographe, même s'ils ont droit au dictionnaire et à la grammaire. L'an dernier, la ministre Courchesne avait voulu donner un coup de barre pour faire du français une priorité à l'école. Son plan d'action - qui comprend 22 mesures assorties d'un budget de 40 millions $ - avait reçu un accueil prudent de la part du milieu de l'éducation.
Qu'en est-il, un an plus tard? «Il n'y a pas grand-chose qui a bougé», déplore Suzanne Richard, présidente de l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF). Quelques mesures ont été mises en place, mais le travail à accomplir reste considérable, dit-elle. Ce constat est partagé par des conseillers pédagogiques avec qui Le Soleil a discuté, qui préfèrent toutefois ne pas être nommés.
Le ministère n'a jamais promis que toutes ces mesures seraient en vigueur dès cette année. Mais le comité responsable du suivi du plan d'action est en retard sur l'échéancier qu'il s'était lui-même fixé cet été, au moment de se mettre à la tâche. Selon nos informations, au moins la moitié des mesures ne pourront être livrées dans les délais fixés au départ. Des mesures qui devaient voir le jour en 2008-2009 ont été reportées à l'an prochain. L'ancienne présidente de l'AQPF, Arlette Pilote, a d'ailleurs démissionné de ce comité cet automne pour protester contre son dysfonctionnement.
En entrevue au Soleil, le sous-ministre adjoint qui préside le comité de suivi, Alain Veilleux, affirme pourtant que tout se déroule rondement. «Un an plus tard, le plan est en bonne voie d'implantation», dit-il. Les mesures touchent beaucoup d'acteurs - enseignants, écoles, commissions scolaires et universités - et il faut prendre le temps de bien faire les choses, plaide-t-il. De son côté, la Fédération des commissions scolaires estime que le plan se met en place progressivement, comme prévu.
Mais d'autres intervenants reprochent au ministère d'avoir lambiné. Un exemple parmi tant d'autres : le comité pour réviser les programmes de français au secondaire n'est pas encore sur pied, souligne Suzanne Chartrand, didacticienne et professeure à l'Université Laval. «L'an dernier, c'était urgent, il fallait se mettre à la tâche. Aujourd'hui, rien encore n'a bougé. Ça reste des voeux pieux.»
Depuis cet automne, le comité de suivi se réunit une fois par mois. À ce rythme, il n'est pas étonnant que le travail ne progresse pas plus rapidement, affirme de son côté Suzanne Richard. «Pourquoi ne pas faire un blitz plutôt que d'étirer ça pendant un an?» s'interroge-t-elle.
La présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement, Manon Bernard, constate aussi «qu'il n'y a pas eu tant de choses qui ont été mises en place depuis un an».
Résistance
En plus d'accumuler du retard, le ministère se heurte à un obstacle de taille. Les enseignants et les directions d'école refusent de mettre en place unilatéralement les deux premiers éléments du plan d'action, chers à la ministre Courchesne : écrire un texte par semaine et instaurer une séance de lecture quotidienne dans chaque école. Le ministère vient d'ailleurs de publier dans son site Internet deux guides à l'intention du personnel scolaire, qui concernent ces mesures.
Selon la Loi sur l'instruction publique, les enseignants ont le droit de décider quelles méthodes pédagogiques ils utilisent en classe. Le ministère ne peut donc rien leur imposer à ce chapitre et les professeurs tiennent mordicus à préserver leur autonomie professionnelle. Selon la FSE, l'écriture et la lecture sont déjà omniprésentes à l'école. C'est l'enseignant qui est le mieux placé pour déterminer quelles méthodes employer en classe, selon les besoins des élèves, affirme Manon Bernard, présidente de la FSE.
Enseignants froissés
Les enseignants ont d'ailleurs été froissés par une lettre de la ministre Courchesne envoyée aux parents cet automne, les informant que leurs enfants rédigeraient dorénavant un texte par semaine.«Ç'a été un choc, lance Mme Bernard. C'était comme si on laissait sous-entendre que ça ne se faisait pas avant et qu'on ne se préoccupait pas déjà du français.» Rien pour aider à convaincre les enseignants de travailler dans cette direction, indique Mme Bernard, qui qualifie plutôt l'initiative de «repoussoir».
Mais il n'y a pas que les enseignants qui se sentent bousculés. Pour une rare fois, les directions d'écoles se rangent dans le même camp, en rejetant totalement les solutions. «En éducation, la même recette ne peut pas s'appliquer à tout le monde, affirme Chantal Longpré, présidente de la Fédération québécoise des directions d'établissement d'enseignement (FQDE). On a besoin de marge de manoeuvre. Pour l'instant, ça va trop loin.»
Tout en réaffirmant l'importance de l'enseignement du français, Mme Longpré va même plus loin en affirmant que ce plan d'action n'était pas nécessaire. «On n'est pas en désaccord avec le plan, mais on n'en avait pas besoin, lance-t-elle. Le français occupait déjà une place importante à l'école. Il ne devient pas plus important parce qu'on sort un plan d'action.»
De son côté, le ministère de l'Éducation est incapable de dire dans quelle mesure les séances d'écriture hebdomadaire et de lecture quotidienne sont répandues dans les écoles du Québec. Mais le sous-ministre Alain Veilleux assure qu'une «vérification» sera faite d'ici la fin de l'année scolaire. Ce qui risque de provoquer d'autres grincements de dents.











