M. Marchand est l'un des professeurs les plus en vue de l'Université Laval. Il a été l'expert principal de la commission Johnson, qui s'est penchée sur l'effondrement du viaduc de la Concorde en 2007.
En plus d'être directeur du Centre de recherche sur les infrastructures de béton (CRIB), il est titulaire de deux chaires de recherche et a décroché en 2005 la très convoitée bourse Steacie, l'une des plus prestigieuses au pays. Bref, il rapporte beaucoup à l'Université, tant en visibilité qu'en subventions de recherche.
M. Marchand est aussi entrepreneur. En 1989, alors qu'il était étudiant, il a cofondé l'entreprise Service d'expertise en matériaux (SEM) avec trois autres partenaires, dont Michel Pigeon - ancien recteur de l'Université Laval, aujourd'hui député de Charlesbourg -, qui était professeur à l'époque. Les trois associés se sont retirés de l'entreprise au milieu des années 90 et M. Marchand est devenu actionnaire majoritaire et président de SEM. Le siège social de l'entreprise est situé dans le Parc technologique à Québec.
Depuis 1989
Depuis ses débuts, SEM bénéficie d'une entente avec l'Université Laval qui lui permet d'utiliser l'équipement du laboratoire de génie civil. Or, l'Université s'est dotée, en 1995, d'une politique afin d'encadrer les collaborations entre l'Université et les entreprises en émergence dans lesquelles sont impliqués des professeurs-chercheurs. Selon ce document, «l'entreprise doit au départ offrir la promesse qu'elle pourra devenir viable hors des murs de l'Université à l'intérieur d'un délai de un à deux ans au maximum, à moins de circonstances exceptionnelles». L'entente entre l'Université et SEM dure depuis maintenant... 20 ans.
Le Soleil a obtenu copie de la dernière version de l'entente, en vertu de la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics. Renouvelable aux trois ans, cette «convention de location» signée en 2006 établit qu'une somme de 8800 $ doit être versée annuellement par l'entreprise à l'Université, à laquelle il faut ajouter 2000 $ par année pour l'utilisation d'espaces d'entreposage et des frais indirects de 65 %. Montant de base payé par l'entreprise : environ 17 000 $ par année. Par ailleurs, l'utilisation d'équipements plus spécialisés (salle de projection, rhéomètre, etc.) est facturée en surplus, à chaque utilisation.
Cette entente est signée par quatre représentants universitaires et par la vice-présidente exécutive de SEM, Élisabeth Reid. Jacques Marchand a signé le document, mais comme représentant de l'Université Laval.
Selon les factures obtenues par Le Soleil, SEM a versé au total environ 30 000 $ à l'Université Laval en 2008 et 35 000 $ en 2007 pour l'utilisation de matériel au laboratoire de génie civil.
La faculté des sciences et génie estime que cette entente permet à l'Université d'être compensée à sa juste valeur et n'y voit aucun traitement de faveur.
Légale, mais...
Mais au département de génie civil, tous ne sont pas de cet avis. «L'entente est légale mais tout à fait immorale», dit une source. Certains estiment que les activités de l'entreprise prennent trop de place au laboratoire et que les sommes payées à l'Université sont dérisoires pour la quantité de tests réalisés. «Une entreprise de cette importance-là n'a pas sa place à l'Université», affirme un autre membre du département.
Les tests que l'entreprise réalise dans le laboratoire représentent au moins la moitié des activités qui s'y déroulent. On y retrouve par exemple plus de techniciens de SEM que de techniciens de l'Université Laval. Selon nos informations, au moins trois techniciens employés par SEM y travaillent. Lors de certaines périodes plus achalandées, ce chiffre peut s'élever à quatre. En comparaison, l'Université Laval a recours au service de deux techniciens.
SEM réalise d'ailleurs la majorité de ses tests en laboratoire dans les locaux de l'Université Laval, confirme Jacques Marchand. L'entreprise dispose d'un autre laboratoire, beaucoup plus petit, dans ses locaux du Parc technologique. Lors d'un entretien à ses bureaux, Élisabeth Reid a refusé au Soleil l'accès à ces installations.
De son côté, le laboratoire du département de génie civil s'étend sur 1275 mètres carrés, peut-on lire sur le site Internet du département. La valeur du matériel utilisé par SEM est de 550 000 $, selon l'entente. Ce montant ne comprend pas l'équipement hautement sophistiqué dont a été doté le laboratoire au cours des dernières années, à la suite d'une subvention du Fonds canadien pour l'innovation (FCI) qui s'élève à plus de 6 millions $.
Les tests réalisés sur ces appareils pour des entreprises privées doivent d'ailleurs être facturés à la pièce. Selon nos informations, SEM a utilisé entre autres une presse hydraulique pour réaliser des essais en 2007, pendant plusieurs heures. Or, aucune facture n'a été envoyée à l'entreprise pour ce travail au cours des deux dernières années, a révélé une demande d'accès à l'information. Le taux horaire pour l'utilisation de cet équipement par le privé est d'au moins 100 $ par heure.
Entente non renouvelée
Le directeur du département, Denis Beaulieu, a refusé de s'entretenir avec Le Soleil, nous référant à la faculté des sciences et génie. Celui-ci est en poste depuis mai dernier. Nous avons appris qu'il a refusé de renouveler l'entente entre l'Université et SEM, qui arrive à échéance le 31 mars 2009.
Ces remous sont parvenus jusqu'aux oreilles du vice-recteur à la recherche, Edwin Bourget. Devant le «malaise» suscité par la présence de cette entreprise au département de génie civil, l'Université Laval a décidé de ne pas renouveler la convention de location.
M. Bourget n'a toutefois pas voulu s'expliquer sur les causes de ce malaise. «À partir du moment où il y a un malaise au département, une entente comme celle-là ne peut plus fonctionner», a-t-il indiqué lors d'un entretien avec Le Soleil.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Jacques Marchand est aussi président d'une autre entreprise, SIMCO Technologies, fondée en 1997. L'entreprise, qui est une filiale de SEM, utilise aussi le laboratoire pour réaliser des essais.
Le Soleil a pu constater, lors d'une visite au département de génie civil, fin 2008, que des dizaines d'échantillons de béton portaient la mention «SIMCO Technologies». Lors de notre passage, du matériel avait même été livré pour l'entreprise, comme pouvait en témoigner une facture laissée sur place.
L'Université Laval n'a pas d'entente avec SIMCO Technologies comme celle la liant au SEM. En janvier, le doyen de la faculté de sciences et de génie, Guy Gendron, a indiqué au Soleil que les tests en laboratoire effectués par SIMCO sont facturés à la pièce. Même son de cloche de la part de la vice-présidente de l'entreprise, Élisabeth Reid.
Or, une demande d'accès à l'information nous a révélé qu'aucune facture n'avait été expédiée par l'Université Laval à SIMCO Technologies au cours des deux dernières années.
À SAVOIR
Service d'expertise en matériaux
Service d'expertise en matériaux (SEM), qui compte environ 25 employés, offre des services très pointus en matière d'ingénierie des structures en béton. La Deutsche Bank a notamment fait appel à l'expertise de SEM après les attentats de 2001 à New York, après que son immeuble eut été endommagé lors de l'effondrement des tours du World Trade Center.
SIMCO Technologies
SIMCO Technologies a été fondé en 1997 après que Jacques Marchand eut mis au point un logiciel hautement spécialisé qui permet de prévoir la dégradation du béton et la durée de vie des infrastructures soumises à différentes conditions.
Parmi les clients de SIMCO, on retrouve l'armée américaine, qui lui a confié, en 2006, un important projet de recherche et développement de 800 000 $US. SEM est l'actionnaire principal de cette entreprise, dans laquelle a aussi investi SOVAR, une société de valorisation universitaire à laquelle participe l'Université Laval.













