Selon les statistiques du ministère de l'Éducation obtenues par Le Soleil, 75 % des 3964 enseignants de français au secondaire ont une «formation initiale» - donc un baccalauréat - directement reliée à leur matière. Environ 5 % ont une formation connexe, un diplôme en littérature par exemple, alors que 20 % ont une formation dans une autre discipline que le français.
«C'est énorme», laisse tomber Suzanne Richard, présidente de l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF). Une telle proportion signifie qu'un élève pourrait, de la première à la cinquième secondaire, n'avoir que des professeurs de français qui n'ont pas la formation requise, fait-elle remarquer.
«C'est triste de constater qu'on accepte une telle situation dans l'enseignement alors que l'on n'accepterait pas ça de son garagiste!» ajoute Mme Richard, rappelant que le français est aussi au coeur de l'enseignement des autres matières.
Le ministère de l'Éducation a été incapable mardi de fournir davantage d'explications. Selon Mme Richard, la situation peut s'expliquer par la pénurie d'enseignants dans certains milieux, de même que par l'organisation du travail. Plutôt que d'embaucher un enseignant à temps partiel pour enseigner à deux groupes de français, certaines directions d'école vont préférer donner ces groupes à des enseignants de mathématiques ou de sciences pour compléter leur tâche. «Le portrait varie beaucoup d'une école à l'autre», affirme Mme Richard.
La présidente de l'AQPF tient toutefois à préciser qu'elle ne lance pas la pierre à ces enseignants. «Je ne dis pas qu'ils sont mauvais. Mais s'ils ne sont pas formés, ils ont beau avoir la meilleure volonté du monde, il leur manque des connaissances», dit-elle.
Contrairement à la croyance populaire, il ne suffit pas de bien écrire le français pour savoir l'enseigner, poursuit Mme Richard. Au secondaire, l'enseignement de la langue de Molière comprend autant l'accord des verbes pronominaux que les exceptions qui entourent l'accord du participe passé avec le verbe avoir. Autant de subtilités que les enseignants peuvent avoir oubliées - et ne pas avoir appris à enseigner - s'ils n'ont pas complété leur baccalauréat en enseignement du français au secondaire.
Ce programme comprend plusieurs cours spécialisés. À l'Université Laval par exemple, la formation renferme quatre cours de didactique du français obligatoires, auxquels il faut ajouter plusieurs cours au choix sur la grammaire, les genres littéraires ou les normes et usages du français.
Est-ce que les élèves réussiraient mieux si tous les professeurs de français étaient bien formés? Difficile à dire, répond Suzanne Richard. «Mais à partir du moment où on a des profs non qualifiés, on ne se donne pas de chance», lance-t-elle.
Un avis partagé par Régine Pierre, professeure et spécialiste de l'enseignement du français à l'Université de Montréal. L'effet est important puisque la grammaire n'est plus enseignée au cégep, rappelle-t-elle.
À la Fédération des commissions scolaires, on se dit «un peu étonné» par le portrait transmis par le ministère, qui ne correspond pas nécessairement aux échos provenant du réseau. Mais dans certains milieux, surtout en région, la pénurie d'enseignants pourrait en effet expliquer ces chiffres, ajoute son porte-parole. Selon Denis Pouliot, il ne s'agit pas d'un problème d'organisation scolaire. «Si les enseignants étaient disponibles, on les embaucherait», dit-il.
M. Pouliot rappelle qu'avec le plan d'action pour l'amélioration du français, lancé en janvier 2008, près de 150 conseillers pédagogiques ont été embauchés pour épauler les enseignants dans leurs fonctions. Le ministère de l'Éducation n'a toutefois pu indiquer au Soleil combien de conseillers pédagogiques sont bel et bien formés en enseignement du français.
La formation continue est une «préoccupation majeure» pour les commissions scolaires, ajoute M. Pouliot. «S'il y a des besoins en formation pour les enseignants, les services d'accompagnement seront présents», promet-il.
Le problème, ajoute la présidente de l'AQPF, c'est que cette formation n'est pas imposée. «Il n'y a pas de balises, affirme Mme Richard. Il faut exiger que les enseignants non formés suivent une formation obligatoire, pas seulement un cours par correspondance ou quelques livres à lire.» La balle est dans le camp du ministère, conclut-elle.











