D'une commission scolaire à l'autre, le même scénario se répète, racontent-ils : une jeune enseignante à statut précaire ne se fera évaluer qu'une seule fois avant d'obtenir sa permanence. Et le tour est joué pour les 20 ou 30 prochaines années.
«Évaluer, ça veut souvent dire que le directeur vient s'asseoir pendant une période dans le fond de la classe. Après, le prof ne se fera plus évaluer pour le reste de ses jours. Ça n'a pas de bon sens!» lance une enseignante de Québec, qui tient mordicus à garder son anonymat. «Je me ferais lapider par mes collègues et mon syndicat si vous écrivez mon nom dans le journal», ajoute-t-elle.
Même son de cloche de la part de la Fédération des directions d'établissement (FQDE). «Une fois qu'un prof est permanent, l'évaluation, ça n'existe plus», affirme sa présidente, Chantal Longpré, qui précise toutefois qu'il existe des exceptions, dans quelques commissions scolaires.
La présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec, Josée Bouchard, reconnaît que la situation est assez «exceptionnelle». Les enseignants «sont probablement les seuls dans le réseau public à ne pas faire l'objet d'évaluation», affirme-t-elle, dans une société qui carbure à la performance et à la culture du rendement.
Pour Serge Morin, ancien directeur d'école et ex-président de la FQDE, l'évaluation des profs est une question primordiale. «Pour moi, c'est le principal enjeu dans le milieu de l'éducation. Si on l'institutionnalisait, ça donnerait de la crédibilité à la profession. On ne pourrait qu'être gagnant. Je suis sûr que ça aurait une incidence sur le résultat des élèves», dit-il.
Pourtant, dans les rangs des syndicats d'enseignants, le mot évaluation suscite bien des craintes. «Les profs sont rébarbatifs à tout ce qui pourrait se rapprocher d'une évaluation des personnalités», explique Manon Bernard, présidente de la Fédération des syndicats d'enseignement, qui craint les abus et la discrimination.
Pourtant les conventions collectives actuelles permettent aux commissions scolaires d'aménager des processus d'évaluation, assure-t-elle : «Il y a déjà des choses de prévues, il s'agit de les utiliser.»
Initiatives timides
Au ministère de l'Éducation, le porte-parole Pierre Noël rappelle que ce sont les commissions scolaires - et particulièrement les directeurs d'école - qui sont responsables de l'évaluation du personnel enseignant, en vertu de la Loi sur l'instruction publique.
Or, l'évaluation en bonne et due forme ne fait pas l'objet d'entente nationale avec les syndicats d'enseignement. Résultat : quelques initiatives timides ont vu le jour dans certaines commissions scolaires (voir l'encadré), mais aucun programme d'évaluation n'existe à l'échelle provinciale, comme c'est pourtant le cas en Ontario et au Nouveau-Brunswick (à lire demain).
Valorisation
«On ne fait que prononcer le mot évaluation et tout le monde se braque. Pourquoi? Je ne comprends pas», poursuit Mme Longpré, qui voit aussi dans l'évaluation une excellente façon de valoriser la profession. «Évaluer, c'est la base de la valorisation des enseignants. Comment voulez-vous valoriser si on ne sait pas ce qui se passe dans nos écoles? Ce serait une excellente façon de reconnaître les forces des enseignants et les domaines à améliorer», dit-elle.
Chaque commission scolaire dispose d'un budget consacré à la formation continue des enseignants et met à leur disposition des activités de perfectionnement. Mais en réalité, il est difficile d'obliger un enseignant à se perfectionner, affirment plusieurs.
Souvent, ce sont ceux qui en auraient le plus besoin qui sont les plus réfractaires, ajoute Serge Morin. «J'ai déjà eu un prof assis dans mon bureau qui m'a dit: ?Ça fait 20 ans que j'enseigne de la même façon, on ne m'a jamais dit que ce n'était pas correct.? Pour moi, 20 ans de la même façon, ça fait un an d'expérience, pas 20. Trop souvent malheureusement, on rencontre ce type d'argument dans les établissements scolaires», raconte-t-il.
Répondre aux attentes
Même son de cloche de la part de Chantal Longpré. «Il faut se demander pour qui on est là. Pour les élèves? Moi, si je m'en vais acheter un téléphone cellulaire, je veux le dernier qui vient de sortir. Et bien l'élève doit s'attendre à avoir la dernière façon de travailler si c'est celle-là qui lui convient. C'est en enrichissant la formation des enseignants qu'on va être capable de répondre le plus adéquatement possible aux besoins des élèves et qu'on va en faire persévérer davantage.»
De son côté, la Fédération des commissions scolaires est favorable à l'instauration d'un système d'évaluation plus formel. À condition, bien sûr, de mener cette délicate opération de façon positive, en vue de soutenir davantage les enseignants. Pas question de se lancer dans une chasse aux sorcières qui ne ferait qu'envenimer le climat de travail, précise Josée Bouchard.
«On pourrait profiter des prochaines négociations pour ouvrir sur le sujet, affirme-t-elle. Le gouvernement doit prendre le leadership là-dessus. Dans un monde de performance, il faut être ouvert. On ne peut pas rejeter l'évaluation du revers de la main.»











