Catherine Paradis est professeure de littérature au Cégep de Rimouski. Depuis quelques années, elle doit apprendre à enseigner à un nombre croissant d'étudiants qui souffrent de différents problèmes : dyslexie, dysphasie, déficit d'attention, dysorthographie, syndrome d'Asperger, troubles d'anxiété, problèmes de santé mentale... la liste est longue.
Certains étudiants, anxieux, viennent demander de l'aide à l'enseignant avant le cours, pendant la pause et après la classe. Il y a aussi ceux qui posent des questions toutes les cinq minutes pendant un examen. Ou encore ceux qui oublient tout : leur agenda, leurs manuels scolaires, la date de remise des travaux.
«C'est toute une gymnastique, on n'est pas formé pour ça. En classe, on ne veut pas que ces élèves-là prennent trop de place, mais en même temps, on ne veut pas les museler. On doit aussi mettre des limites. On a tendance à les materner et à vouloir leur venir en aide, mais il faut que ça reste équitable pour les autres élèves. Jusqu'où on va? La ligne n'est pas facile à tracer», dit-elle.
Mme Paradis tient à préciser que le portrait «n'est pas tout noir» et qu'elle se réjouit lorsque des étudiants arrivent à décrocher leur diplôme d'études collégiales. «Mais c'est sûr que comme prof, ça demande plus de travail», lance-t-elle.
Catherine Paradis est loin d'être la seule dans cette situation. D'autres enseignants, qui ont préféré ne pas être identifiés, ont raconté à peu près la même histoire au Soleil. «C'est clair que c'est une grande préoccupation. Tout le monde a des cas à nous soumettre», affirme Jean Trudelle, président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). De son côté, la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep (FEC-CSQ) a consacré son dernier congrès à cette problématique «préoccupante».
Augmentation fulgurante
Les inquiétudes sont grandes, puisque depuis quelques années, les étudiants qui souffrent de différents problèmes d'apprentissage sont de plus en plus nombreux dans le réseau collégial.
Les chiffres varient selon les sources, mais la tendance reste la même. Selon la Fédération des cégeps, leur nombre a plus que doublé en deux ans, passant de 426 à 1071 étudiants. Mais selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), le nombre de cas a littéralement explosé, passant de 860 à 4309 en quatre ans.
Pour obtenir un portrait plus précis et pour mieux répondre aux besoins de ces étudiants, la Fédération des cégeps a d'ailleurs entrepris une étude sur le sujet, réalisée conjointement avec le ministère de l'Éducation et le ministère de la Santé. «C'est un sujet chaud dans le réseau», indique Caroline Tessier, porte-parole de la Fédération.
La CDPDJ a aussi mis sur pied au printemps un comité qui fera des recommandations aux cégeps à ce sujet.
Bonne nouvelle
Plusieurs intervenants interrogés par Le Soleil ont tenu à souligner que ce phénomène s'explique d'abord par une «bonne nouvelle» : grâce à de meilleurs services en place au primaire et au secondaire, ces étudiants arrivent à obtenir un diplôme d'études secondaires malgré leurs difficultés. Arrivés au cégep, ils revendiquent les mêmes services, indique Carole Lavoie, directrice du Cégep de Sainte-Foy. «Les collèges en offrent en autant que les ressources soient disponibles», dit-elle.
Et c'est souvent là que le bât blesse. L'an dernier, le ministère de l'Éducation a octroyé aux cégeps un peu plus d'un million de dollars pour mettre en place des services pour ces élèves. «C'est nettement insuffisant, tranche Mme Lavoie. Il va falloir mettre en place un mode de financement qui nous permette de mieux répondre aux besoins.»
À titre comparatif, près d'un milliard de dollars sont consacrés aux élèves en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation dans les écoles primaires et secondaires.
Même si de grands progrès ont été faits à ce chapitre, il reste encore beaucoup de travail à faire, note de son côté Bernard Bérubé, président de la Fédération du personnel professionnel des collèges. «Les services et les accommodements mis en place varient beaucoup d'un cégep à l'autre», dit-il. La moitié des cégeps ont jusqu'à maintenant embauché des orthopédagogues, selon la Fédération. Quelques cégeps ont aussi recours aux services d'orthophonistes.
Dans certains collèges, on permet à des étudiants avec un diagnostic d'utiliser des logiciels de correction pendant les examens. Ceux qui ont un déficit d'attention peuvent aussi faire leurs examens seuls dans un local, pour ne pas être dérangés. D'autres ont aussi droit à une heure supplémentaire pour terminer l'exercice. «Il faudrait que tous les collèges aient les mêmes normes», dit M. Bérubé.
Les besoins des étudiants doivent toutefois être évalués au cas par cas, explique Jacques Fortin, directeur des affaires étudiantes au Cégep de Lévis-Lauzon. «Pour chaque étudiant, il y a des rencontres individuelles pour évaluer les mesures à mettre en place, de l'information à transmettre aux enseignants, un suivi pédagogique à faire, explique-t-il. C'est énorme comme travail.»















