La Bourse ou la vie

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Une Bourse du carbone est-elle vraiment une idée de génie avec ce qui s'est passé à Wall Street ces dernières années? Pour être efficace, elle devra être «très sévèrement encadrée» pour éviter la spéculation et la fraude.

Photothèque Le Soleil

Éric Moreault
Le Soleil

(Québec) La ministre Line Beauchamp fe­ra entrer le Québec dans l'ère du mar­ché du carbone en déposant, dans les prochaines semai­nes, un projet de loi. Les États-Unis d'Obama y songent aussi pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Mais une Bourse du carbone est-elle vraiment une idée de génie avec ce qui s'est passé à Wall Street ces dernières années?

Ce système incitatif de plafonnement et d'échanges (cap and trade) est assez simple. Un plafond d'émissions de GES est fixé pour les entreprises. Celles qui arrivent en dessous ont des crédits à vendre à celles qui le défoncent - d'où l'incitatif, de part et d'autre, à réduire les émissions. Le prix des crédits est fixé en fonction de l'offre et de la demande et transigé par l'entremise d'une Bourse du carbone.

Le Québec s'est engagé avec l'Ontario, le Manitoba, la Colombie-Britannique et six États américains, dont la Californie, dans la création de ce marché du carbone, la Western Climate Initiative (WCI), d'ici 2012. L'Europe a déjà son propre marché.

En entrevue au Soleil, Mme Beauchamp n'a pas caché qu'il s'agissait d'un positionnement politique pour faire pression sur Ottawa et Washington. On peut estimer, comme la ministre de l'Environnement, que crise économique et écologique vont de pair et que les circonstances sont plus propices que jamais à cette implantation.

Le président Barack Obama semble d'ailleurs partager ce point de vue, lui qui a multiplié les déclarations en ce sens, avant et après les élections. Le gouvernement Harper n'aura guère le choix.

D'autant que la Table ronde sur l'environnement et l'économie (TREE), qui regroupe des industriels et des écologistes sous l'égide du fédéral, signalait jeudi dernier dans un rapport que le Canada n'atteindrait jamais ses objectifs de réduction de GES sans un tel système. Le plan d'implantation devrait être prêt en 2015 et la mise en place faite en 2020. La première cible du gouvernement Harper est justement de 20 % de moins en 2020, par rapport aux émissions de 2006.

Le Canada arrive en ce moment au deuxième rang des émissions par habitant, derrière l'Australie, mais devant les États-Unis. Si nous arrivions à ce résultat, en passant, ce serait tout de même 9 % en-dessous de l'objectif de Kyoto... pour 2012! Passons.

L'implantation d'un tel système serait un pas dans la bonne direction, mais il ne permettrait pas à lui seul d'atteindre un quelconque objectif de réduction, comme le rappelaient récemment des chercheurs de l'Université Carnegie Mellon. Parce que les prix (environ 50 $ la tonne) ne seraient pas suffisamment élevés au début. Il faudrait qu'il soit accompagné de réelles mesures d'économie d'énergie dans les bâtiments, les transports et les électroménagers.

Système imparfait

Pour que le système soit efficace, il devra éliminer des difficultés inhérentes à sa nature. Par exemple, que le plafond ne soit pas fixé trop haut. Que les entreprises qui le dépassent achètent effectivement des crédits. Que les crédits correspondent à de réelles diminutions d'émissions...

Ce qui implique, comme me le soulignait fort justement le journaliste du quotidien Le Monde Hervé Kempf, qu'une telle bourse soit «très sévèrement encadrée» pour qu'il n'y ait pas de spéculation et de fraude. Bref, éviter de reproduire ce qui a provoqué l'actuelle crise économique mondiale.

Ce qui explique que plusieurs experts préconisent une taxe sur le carbone, plus juste et équitable, plutôt qu'une Bourse, jugée trop instable en raison des fluctuations. Pas moins de 230 économistes canadiens avaient d'ailleurs appuyé l'idée d'une taxe, lors de la dernière campagne fédérale, en avançant, notamment, qu'un prix stable, même élevé, est plus favorable aux investissements et favorise l'innovation.

Vrai que le Québec a déjà une forme de taxation sur le carbone avec la redevance imposée aux distributeurs d'hydrocarbures, qui finance le Fonds vert.

En fait, même si les arguments auraient dû, à mon sens, faire pencher la balance en faveur d'une taxe sur le carbone, il est trop tard pour repartir de zéro. Devant l'urgence d'agir pour diminuer la pollution, il vaut mieux une Bourse du carbone, si imparfaite soit-elle, que les incessantes tergiversations des gouvernements.

Références

Plafonnement et échanges : http://www.parl.gc.ca/information/library/PRBpubs/prb0547-f.htm

Le marché du carbone du Québec (WCI) http://www.westernclimateinitiative.org

Le rapport de la Table ronde sur l'environnement et l'économie : http://www.econ-environment.ca./open-letter.html

Le rapport du Canergie Mellon : http://www.epp.cmu.edu/httpdocs/Publications/ClimatePolicy2009.html

La lettre des 230 économistes : http://www.econ-environment.ca./open-letter.html

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