Jean-Marie Lavoie et Amélie Chiasson estiment que l'entrepreneur a déjà rasé près de la moitié des arbres qui se trouvent sur le terrain où ils souhaitaient développer leur projet immobilier.
Le Soleil, Patrice Laroche
S'il est trop tard pour les arbres, les deux architectes continuent leur combat contre la Ville de Lévis, qu'ils tiennent responsable de l'échec de leur projet d'implanter un quartier écologique sur ce site, un concept qui a reçu les plus prestigieuses distinctions.
«C'est carrément scandaleux, c'est comme une scène de guerre», laissent tomber Jean-Marie Lavoie et sa femme, Amélie Chiasson, en parcourant le chantier le long de la route 132 dans le secteur Saint-Nicolas à Lévis, qu'ils visitaient pour la première fois, en compagnie du Soleil.
Les récentes coupes abusives à Québec ou les cas dans les médias où des citoyens sont montés aux barricades pour sauver les boisés Pie-XII ou des Compagnons, par exemple, ont interpellé M. Lavoie et Mme Chiasson. Sauf que «là-bas, s'exclame M. Lavoie, c'est 30 arbres. Ici, c'est des milliers d'arbres, et des arbres matures! Ça n'a pas de bon sens ce qui se passe». Il n'en veut cependant pas à l'entrepreneur, qui agit de bonne foi. «C'est le fait que la Ville laisse faire des choses pareilles, ça n'a pas de bon sens», déplore-t-il.
Travaux de défrichage
Les travaux du Boisé du Saint-Laurent, réalisés par Construction Maurice Bilodeau, ont débuté fin 2008 et prévoient la construction d'environ 180 résidences assez luxueuses sur des terrains vendus à fort prix, souvent avec vue sur le fleuve. Le site, très escarpé, est recouvert d'une forêt qui compte des milliers d'arbres et nécessite d'importants travaux de dynamitage et de défrichage en vue de la construction. Le développement se trouve entre le fleuve Saint-Laurent et la route Marie-Victorin (la 132), à Saint-Nicolas, et a reçu le feu vert et tous les permis de la Ville de Lévis en mars dernier. M. Lavoie estime que l'entrepreneur a déjà rasé près de la moitié des arbres qui s'y trouvent. «Il a le droit de tout enlever, et c'est ce qu'il fait», dénonce-t-il.
Pour le couple d'architectes, la chute du premier arbre au début de l'année a entraîné avec elle le rêve qu'ils caressaient depuis 12 ans, leur projet de retraite.
En 1997, ils lançaient, avec leur associé Paul Brassard, un autre architecte, le projet Forêt de Marie-Victorin, sur ce même site, voisin de leur résidence. Le concept, un développement résidentiel écologique de 387 résidences parfaitement intégrées à la nature, qui réduit l'abattage au minimum, fait jaser pour son audace et son originalité. Des journalistes de partout sont débarqués chez eux pour en savoir plus. Le modèle de maison proposé a même été salué par la Fondation de la construction et de l'habitation sociale de l'ONU, à titre de «solution en matière d'habitation la plus innovatrice et humanitaire de l'année», en 1999. «Tout le monde capotait sur notre projet, sauf la Ville de Saint-Nicolas!», se rappelle Mme Chiasson.
Le projet a été abandonné la même année, après qu'ils y eurent investi trois quarts de million de dollars. «On a vécu une aventure assez incroyable, racontent-ils, on a perdu 10 ans de notre vie.»
Bâtons dans les roues
Ils sont toujours d'avis que la Ville de Saint-Nicolas, à l'époque, n'était résolument pas de leur côté. La construction était bel et bien commencée en 1999, mais la somme des erreurs alléguées de la Ville, des délais, des demandes de permis et de la bureaucratie, est venue à bout de leur projet. «Ça faisait neuf mois qu'on avait nos deux couches d'asphalte, relate M. Lavoie, puis ils [les fonctionnaires municipaux] ne voulaient toujours pas nous accorder un seul permis! Quand on veut que quelque chose ne marche pas, ça ne marche pas!», s'écrie-t-il.
Par la suite, ils soutiennent qu'une erreur de cadastre leur a fait perdre les droits sur le terrain. «Quand on s'est aperçu de la frime, on a dit non, c'est impossible d'aller plus loin», raconte-t-il.
En 2001, ils ont intenté une poursuite en dommages de près de 15 millions $ contre la Ville de Lévis.
L'affaire est entendue au palais de justice de Québec depuis deux semaines, c'est-à-dire huit ans après son dépôt, à l'heure où les pelles mécaniques sont à l'oeuvre au Boisé du Saint-Laurent. Ils tenteront d'établir qu'ils ont été traités injustement, entre autres en raison des relations entre certains acteurs dans le dossier. Des «faits surprenants», disent-ils, qu'ils ont présenté à la Sûreté du Québec pour enquête, ou qu'ils réservent pour le tribunal. Leurs experts, un économiste, un ingénieur et un urbaniste, seront entendus à partir de ce matin. Les procédures devraient encore durer un mois.
Pas lieu d'attendre
À savoir pourquoi la Ville de Lévis n'a pas attendu la fin des procédures avant de donner le feu vert à la construction, la mairesse Danielle Roy Marinelli répond que «la question s'est posée, mais les experts de la Ville n'ont pas recommandé d'attendre». Après tout, poursuit-elle en entrevue téléphonique, «rien ne justifiait qu'on empêche un promoteur de faire son développement. Je ne vois pas pourquoi la Ville s'en priverait en nuisant à un promoteur qui veut développer». Elle comprend toutefois que cette décision puisse décevoir certaines personnes, mais pour le reste, «c'est de la business et ça, ça ne me regarde pas», dit-elle, rappelant que la Ville ne peut pas interdire à un entrepreneur qui est propriétaire du terrain et qui détient tous les permis de couper des arbres.
M. Lavoie répond qu'il «faut manquer d'imagination pour dire une chose pareille», son projet étant un bon exemple qu'il n'est pas nécessaire de tout défricher pour construire.
Son but n'est pas de faire avorter le projet en cours, ni de ressusciter le sien. Sa priorité reste les arbres : «Qu'on n'ait pas pu faire notre projet, ça n'excuse pas qu'on puisse détruire toute cette forêt-là», lance-t-il, en se disant qu'il est encore possible d'éviter la «destruction totale».










