D'emblée, admet-il, il est nettement plus facile de prédire les «perdants» que les «gagnants». Chez les cétacés, trois espèces adaptées à la vie en bordure de la banquise - soit les bélugas, les narvals et les baleines boréales - ont de très fortes chances de se trouver du mauvais côté de la clôture.
«Pour eux, l'adaptation à la vie tout près de la banquise semble être une façon de se protéger des prédateurs, principalement de l'épaulard. On croit que cela a quelque chose à voir avec la taille de leur nageoire dorsale : chez les espèces qui vivent à côté de la banquise, cette nageoire a disparu, mais elle est très longue chez l'épaulard, qui semble éviter instinctivement de nager sous la glace», a expliqué M. Ferguson en entrevue avec Le Soleil, en marge de la 18e Conférence sur la biologie des mammifères marins qui a lieu à Québec cette semaine.
Quatre catégories
À mesure que le couvert de glace reculera, ces trois espèces deviendront donc de plus en plus vulnérables à l'appétit (considérable) des épaulards. Mais à part les orques, dont la présence dans l'Arctique est déjà nettement plus grande qu'avant, qui prendra leur place?
Pour tenter de répondre à cette question, M. Ferguson a employé une sorte de grille pour classer les espèces selon deux critères : la quantité de ressources dont ils ont besoin et leur préférence pour des environnements prévisibles ou chaotiques. Cela lui donne quatre catégories, explique-t-il, qui recoupent au moins en partie certaines stratégies de reproduction :
- les «survivants», qui vivent dans des milieux pauvres et stables, comme les déserts;
- les «prudents», habitants des milieux pauvres et instables. Ceux-là ont la particularité de ne pas s'investir beaucoup dans l'«éducation» de leur progéniture, dont le taux de mortalité est trop élevé à cause de leur environnement très difficile. Ceux qui se rendent jusqu'à l'âge adulte, cependant, compensent cette surmortalité en bas âge par une grande longévité; leur stratégie consiste donc à s'assurer de rester en vie, quitte à perdre une portée, pour avoir d'autres chances de se reproduire plus tard;
- les «compétiteurs», qui vivent dans des environnements riches, mais imprévisibles;
- et les «reproducteurs», dans les milieux riches et stables. Contrairement aux «prudents», les reproducteurs ont une longévité courte à l'âge adulte; ils ont donc intérêt à prendre grand soin de leurs petits, chaque portée pouvant être la dernière.
Milieu imprévisible
«A priori, dit M. Ferguson, je penserais que les espèces qui sont dans la catégorie des reproducteurs auraient les meilleures chances d'envahir l'Arctique, ou du moins d'être les premiers sur place», parce que leur progéniture est plus nombreuse à atteindre l'âge de «coloniser» de nouveaux territoires.
Mais même en tenant compte du réchauffement, le Grand Nord restera vraisemblablement un milieu imprévisible, souligne le biologiste, notamment parce que la date à laquelle l'océan Arctique se couvre de glace en hiver et s'en libère au printemps - une donnée cruciale pour un mammifère marin qui ne veut pas se noyer sous la banquise - varie énormément d'une année à l'autre. En outre, les eaux nordiques risquent aussi de demeurer un milieu assez pauvre en hiver, dit M. Ferguson, et ces deux éléments favorisent donc les «prudents».
Mauvaise nouvelle pour les bélugas, les narvals et les baleines boréales: l'épaulard fait partie de cette catégorie.
À part eux, les autres espèces de cétacés qui seront les mieux équipées pour survivre dans l'océan Arctique seront donc probablement des «prudents» qui se sont adaptés à la prédation sans recourir à la banquise. «Le petit rorqual, le rorqual boréal et le rorqual commun sont donc de bons candidats, croit M. Ferguson, parce que les adultes sont des nageurs assez rapides pour échapper aux orques.»












