Trente-cinq ans plus tard, Normand Provencher n'a toujours pas fait son deuil. Son frère Mario est mort à l'âge de 15 ans, tué dans l'explosion d'une grenade lors d'un camp de cadets à Valcartier. «C'était le seul frère que j'avais. Depuis que c'est arrivé, j'en ai arraché pas mal.»
À l'époque, Normand s'était enrôlé dans l'armée depuis peu. Il était à la base de Valcartier lorsque le drame est survenu. «Mes parents étaient à Montréal, alors, comme j'étais proche, c'est moi qui est allé identifier Mario à la morgue. J'avais 19 ans.»
C'est lui qui s'est occupé des arrangements funéraires. Il en garde d'ailleurs un goût amer. «Il y avait un représentant des Forces avec moi lorsque je suis allé choisir le cercueil. Je me rappelle très bien que le major avec qui j'étais m'a dit qu'il fallait que ça tombe dans leurs prix. J'avais pas choisi quelque chose d'exorbitant mais j'étais fier de mon frère. Mais le major m'a dit que je ne pouvais pas prendre le cercueil que j'avais choisi. Finalement, ils en ont payé la moitié. En tout, on a eu 2000 $ pour les funérailles. Rien de plus. Ç'a été vraiment dur.»
Sa famille à l'époque n'avait pas les moyens de se payer un avocat pour en réclamer davantage d'Ottawa. «Ça n'aurait jamais dû se passer comme ça», lance-t-il, la colère dans la voix. D'autres familles ont entrepris des recours judiciaires contre la Défense nationale, comme les parents d'Yves Langlois, lui aussi décédé dans l'accident. «On a pris un avocat, raconte sa mère, Claire. Mais l'avocat a été très honnête, il nous a dit qu'un enfant mort, ça ne valait rien. Il nous a dit que la loi était mal faite, mais que c'était comme ça. La Défense nationale nous a offert 10 000 $. On nous a conseillé d'accepter l'entente parce que ça aurait coûté beaucoup plus cher d'aller en cour. Et l'argent ne nous aurait pas ramené notre fils, de toute façon.»
Se battre, en vain
D'autres familles se sont battues, mais n'ont rien obtenu. L'ancien cadet Christian Côté était assis tout près d'Éric Lloyd, le garçon qui a dégoupillé la grenade. Il a passé six semaines aux soins intensifs et a failli perdre son bras. Il en garde encore aujourd'hui des séquelles.
Ses parents à l'époque ont dépensé 4000 $ en frais d'avocat pour obtenir une compensation, mais la Défense nationale a toujours refusé de payer. «Ça n'a rien donné parce que, eux, des avocats, ils en avaient», laisse-t-il tomber, amer.
Maintenant âgé de 50 ans, Christian Côté considère qu'il ne s'en est pas si mal tiré comparé à d'autres, plus mal en point. «J'en ai rencontré avec de graves problèmes psychologiques. C'est vraiment ingrat. Ils nous ont oubliés.»
Louise Richard, membre des cadets en 1974 et infirmière à la retraite des Forces, ne mâche pas ses mots pour décrire la situation. «C'est une vraie honte! Il y a d'anciens cadets qui se sont suicidés à la suite de l'événement, d'autres qui sont sans-abri, alcooliques... Il n'est pas trop tard pour leur apporter l'aide physique et psychologique dont ils ont besoin.»
Un avis partagé par Michel Drapeau, ancien colonel aujourd'hui avocat en droit militaire, à Ottawa. «La Défense nationale est responsable, il n'y a aucun doute. Et Ottawa doit payer. C'est une obligation morale. Lorsqu'on voit les milliards de dollars dépensés en Afghanistan et qu'on ne s'occupe pas de notre monde qui souffre... Ça me choque. Littéralement.»
Mais il n'est pas trop tard pour corriger le passé, ajoute-t-il lui aussi. «On l'a fait dans d'autres cas, avec les autochtones en Colombie-Britannique, pour Maher Arar... Pourquoi pas avec eux?»
Au cabinet du ministre de la Défense, Peter MacKay, nos appels sont restés sans réponse, jeudi.














