La séance de consultation publique prévue mercredi soir à l'édifice Andrée-P.-Boucher promet d'être mouvementée alors qu'au moins trois différents groupes de citoyens comptent se faire entendre. Si chaque comité se bat pour préserver son propre quartier, tous sont réunis par la crainte de voir leur secteur résidentiel transformé à leur insu en véritable centre-ville.
Présenté en mai dernier, le nouveau règlement d'urbanisme a surtout défrayé les manchettes en raison de la grogne des commerçants devant le resserrement des règles d'affichage et la disparition des panneaux-réclames. Mais voilà que plusieurs citoyens s'inquiètent des répercussions des changements au zonage qu'entraîne l'harmonisation des règles héritées des villes fusionnées.
Le comité des résidants du quartier Saint-Yves entend dénoncer ce soir les nouvelles règles qui accéléreraient la disparition du dernier secteur résidentiel le long du boulevard Laurier, l'îlot Lapointe. Véritable village gaulois encerclé par les centres commerciaux et les tours à bureaux, le quadrilatère abritant 32 maisons est présentement dans la mire de promoteurs immobiliers.
La SSQ a d'ailleurs confirmé au Soleil avoir déjà acquis neuf de ces résidences pour y développer un projet immobilier sur ce terrain voisin de son siège social. La porte-parole Hélène Dumais a toutefois refusé d'en dévoiler les détails.
Déjà aux prises avec un problème de circulation de transit, les résidants de Saint-Yves craignent de voir encore davantage de voitures s'engouffrer dans les rues de leur quartier si de nouvelles tours apparaissent.
«Ces édifices détruisent notre qualité de vie. Est-ce qu'au nom du développement on est rendu à détruire une trentaine de maisons aux portes de la ville?» s'indigne un porte-parole du comité, Robert Houle.
Ce dernier ne blâme pas les résidants de l'îlot Lapointe de vendre leur maison aux promoteurs. «Je ne les blâme pas, ils sont convaincus que le bulldozer va finir par passer de toute façon. Mais pour les autres, ça vient déstructurer notre quartier, ça vient alourdir la circulation de transit et ça vient polluer notre environnement», déplore-t-il.
À son avis, les promoteurs auraient plus intérêt à s'implanter dans des secteurs comme D'Estimauville que la Ville tente justement de développer en centre d'affaires. «Pourquoi démolir des maisons alors qu'on veut empêcher l'étalement urbain», s'interroge M. Houle. Pour lui, les résidants délogés n'auront d'autre choix que d'aller grossir les rangs de la banlieue éloignée.
Même problème
À 3 km à l'est de l'îlot Lapointe - sur le même boulevard Laurier devenu Grande-Allée -, un autre groupe de citoyens s'inquiète de voir passer à six étages l'actuelle limite de trois étages imposée aux nouvelles constructions dans le secteur. «D'une part, l'ensoleillement va être complètement coupé pour les résidences. Et si on construit, ça va prendre des stationnements, ce qui va augmenter la circulation de façon importante», s'inquiète Jean Bundock, un résidant.
Surpris de voir l'Industrielle Alliance forer cet été sur l'un de ses terrains, ses voisins ont découvert un peu par hasard le nouveau règlement d'urbanisme présenté en mai. Depuis, ils ont alerté leur quartier de l'épée de Damoclès que font planer sur eux les nouvelles règles. «On se compte chanceux. Il y en a qui vont se réveiller une fois la pépine rendue dans la cour», dit François Dugré, un autre résidant inquiet du nouveau règlement.
Jean Bundock le reconnaît volontiers, ce mouvement s'apparente à du «pas dans ma cour». Le combat demeure néanmoins légitime quand Québec change les règles du jeu, estime-t-il. «Vivre en ville quand c'est moi qui le choisis, oui. Mais là, c'est pas moi qui le choisis. C'est un choix qu'on nous impose», dit-il.
Des citoyens de Pointe-Sainte-Foy aussi monteront au créneau ce soir, inquiets pour la sauvegarde de leur forêt urbaine. Si une partie du nouveau règlement entend protéger les arbres, une autre permettrait leur abattage pour densifier un secteur, interprète une résidante, Johanne Elsener. «On a compris soudainement en lisant les 400 pages du règlement qu'ils allaient appliquer une nouvelle norme de densité partout sans tenir compte des ressources naturelles présentes», affirme-t-elle.
La présidente de l'arrondissement Sainte-Foy?Sillery, Francine Bouchard, assure comprendre les craintes de ses concitoyens. Elle rappelle toutefois que «l'idée de densifier le secteur du boulevard Laurier n'est pas nouvelle. Il est certain que l'artère Laurier, pour Québec et pour l'arrondissement, c'est une artère commerciale et administrative majeure. On ne peut pas changer ce qui existe déjà, cependant son développement futur doit être fait en harmonie et en maintenant la qualité de vie des citoyens», reconnaît-elle.
La rencontre de ce soir sert justement à prendre le pouls des citoyens devant la transformation du secteur. Un secteur appelé à devenir le coeur de la ville.
Le vrai centre-ville sur l'artère Laurier
Le secteur du boulevard Laurier a beau s'être graduellement transformé en centre-ville, ses habitants n'acceptent pas encore cette nouvelle vocation de leur quartier, observe un professeur en Aménagement du territoire de l'Université Laval, Florent Joerin. «Le centre-ville s'est déplacé dans ce secteur, soutient-il. Mais dans la conscience des citoyens de Québec, ce n'est pas encore complètement accepté. Quand on pense à centre-ville, on pense à Montcalm, la colline parlementaire et la basse-ville. Mais les études de mobilité de mes collègues montrent que le coeur, le centre de gravité des déplacements, est dans le secteur de l'Université Laval et du boulevard Laurier. C'est bien un centre-ville, mais qui ne se voit pas comme tel.»
L'angoisse
La mobilisation des citoyens ne surprend donc pas Florent Joerin qui étudie justement le phénomène du «pas dans ma cour». Si l'expression a pris une consonance péjorative avec le temps, reste que les inquiétudes des citoyens sont légitimes, assure-t-il. «On comprend bien que si votre quartier s'apprête à changer rapidement, c'est l'angoisse.»
Sa chaire d'étude est justement à analyser les façons de limiter les conflits pouvant survenir dans les secteurs bousculés par ces changements. «Il ne faut pas arriver avec des annonces de projet brutales où il ne semble pas y avoir de marge de manoeuvre. Il doit y avoir une transition. Il faut donner du temps à la population d'intégrer le changement.»
Une transition visuelle peut aussi permettre une cohabitation plus harmonieuse. «Un plan d'urbanisme se termine par une ligne sur une carte. Mais pour les gens qui y vivent, ce n'est pas une ligne qui les fait passer d'un environnement à l'autre...»













