«Le sentiment de culpabilité que je vis aujourd'hui, c'est de laisser tomber des collègues avec qui je travaille depuis 10 ans. C'est comme si je faisais une brisure de famille parce qu'à l'Assemblée nationale, on vit en famille. Qu'on soit péquiste, adéquiste ou libéral, nous sommes tricotés serré. J'aime beaucoup mes collègues, tous partis confondus», a-t-elle confié au Soleil, hier, quelques minutes après sa démission.
En matinée, Mme Jérôme-Forget a même discuté de ce sentiment de culpabilité, de ce moment difficile à traverser, avec la chef de l'opposition, Pauline Marois. Une femme pour qui elle a beaucoup de respect, a-t-elle affirmé. «À chaque fois qu'il y avait de grands moments, on s'est toujours parlé. Quand elle a gagné ou perdu la chefferie, par exemple. C'est une femme remarquable, pour qui j'ai une grande estime. On se disait justement à quel point c'est difficile de quitter cette grande famille politique du Québec.»
«Coupable...»
Lors de la dernière longue entrevue qu'elle a accordée avant son départ, il y a un mois, Mme Jérôme-Forget avait confié au Soleil que la culpabilité l'avait suivie une bonne partie de sa vie. D'abord, lorsqu'elle a dû laisser ses jeunes enfants à une gardienne pour se lancer sur le marché du travail, à une époque où la plupart des mères restaient à la maison. «À six ans, ma fille est arrivée avec un tablier que la mère de son amie avait confectionné. Je me sentais tellement coupable... Je me suis trouvé une machine à coudre, un patron, et j'ai fait une robe horrible qu'elle a portée tous les jours!», a-t-elle raconté.
Plus tard, cette femme de carrière s'est aussi sentie coupable de ne pas s'occuper suffisamment de ses petits-enfants. L'ex-ministre a même admis au Soleil qu'il s'agissait du plus grand regret de sa vie. «J'aurais aimé rendre service à ma fille et lui permettre de prendre des vacances. Je me demande ce que je vais me dire sur mon lit de mort à ce sujet», avait-elle confié.
Mme Jérôme-Forget se réjouissait donc, hier, de pouvoir retrouver les siens après des années de déchirement et de séparation, même si la culpabilité envers ses collègues l'empêchait de savourer pleinement sa nouvelle liberté. L'ex-ministre ne se laisse toutefois pas aveugler par ces remords et ne se fait pas d'illusions sur le vide qu'elle laissera derrière elle. «Il n'y a personne d'irremplaçable, ma chère!, a-t-elle lancé. En politique, tu viens, tu pars et tout le monde t'oublie. C'est correct, c'est la vie.»
La politicienne s'envolera dès demain pour le Mexique pour suivre des cours intensifs d'espagnol pendant cinq semaines. Elle a aussi promis à sa fille d'aller la visiter à Londres pour reprendre le temps perdu, pour lui donner un coup de pouce avec sa petite famille. «Vous savez, je vais faire ce qu'une mère fait pour sa fille et que moi je ne pouvais pas faire.» Ensuite, ce sera Berlin, Florence, le sud de la France. Et à nouveau le Mexique, où Mme Jérôme-Forget entend étudier la société maya par intérêt personnel.
En janvier
La ministre démissionnaire affirme que sa décision de quitter la politique au lendemain de l'adoption du budget avait été prise en janvier. Et elle en avait alors informé le premier ministre Jean Charest, avec qui elle vit une relation d'amour platonique. «Je ne peux pas vous dire qu'il entendait et qu'il voulait entendre, mais je lui ai dit plusieurs fois que je partirais après le budget. Quand j'ai confirmé mon départ, dimanche, il était ébranlé. Il m'a dit : qu'est-ce que je vais faire sans toi? Il a essayé hier [mardi] de me faire changer d'idée. Il m'aurait donné la lune!», a-t-elle relaté.
La politicienne n'a pas l'impression de quitter le navire en pleine tempête, ni d'avoir servi de paravent pour son patron. Au conÂtraire, elle part avec la satisfaction du devoir accompli. «Ce que j'ai fait pour la tempête, c'est le budget. J'ai pris des lignes directrices très claires : ne pas couper dans les services pendant la tempête, ne pas hausser les taxes, ne pas hausser les tarifs. J'ai donné ma marque de commerce pour l'année jusqu'en 2010.»
Même si la politique implique de nombreux sacrifices, Monique Jérôme-Forget estime que cette expérience a été la plus enrichissante de sa carrière. Et elle invite d'ailleurs toutes les femmes qui en ont envie à ne pas hésiter une seconde et à faire le saut. Bien sûr, elles se sentiront coupables de devoir se séparer plus souvent de leur famille.
«Mais oubliez la culpabilité!, réplique-t-elle. Quoi qu'elles fassent, les femmes vont se sentir coupables. Qu'elles soient présentes ou absentes, elles vont se sentir coupables! Ça fait partie du gène féminin. Mais il faut l'ignorer!» Car à son avis, les enfants ont besoin d'un guide qui sera présent au bon moment, ils ont besoin d'un accompagnateur, d'un phare, mais pas nécessairement d'une présence constante de leurs parents pour devenir des adultes équilibrés.
Selon elle, bien des femmes ont le réflexe de douter de leurs capacités, un trait de caractère que l'ex-ministre des Finances a souvent rencontré au fil de sa carrière. La politicienne raconte qu'elle a régulièrement été confrontée à des femmes qui disaient ne pas se sentir prêtes à gravir les échelons. «Je n'ai jamais eu un homme qui m'a dit ça... Jamais. Ils sont toujours prêts. Il faut que les femmes sentent qu'elles peuvent relever des défis plus grands et qu'elles ont des habiletés extraordinaires pour le faire. C'est le message que je veux livrer aujourd'hui», a conclu la nouvelle retraitée.


















