Compte tenu de la myriade de langues, de religions et de communautés aux intérêts contradictoires, sans compter les divisions sur la base des identités de castes et de sous-castes, les candidats aux législatives indiennes font de leur mieux pour séduire tout le monde et sa belle-fille.
À droite, le Bharatiya Janata Party (BJP) en a pour les fermiers, les femmes, les classes moyennes, les jeunes, l'armée... C'est qu'à 81 ans, le chef du parti nationaliste hindou n'aura pas d'autre chance d'accéder à la fonction suprême. C'est aujourd'hui ou jamais. Lal Krishna Advani semble donc prêt à tout pour plaire à l'aad admi, l'homme de la rue. Quitte à surfer sur des sentiments antimusulmans ou à s'engager à rapatrier les fortunes déposées dans des paradis fiscaux par de riches Indiens.
Défis titanesques
Au centre, le parti du Congrès national indien a misé sur le succès de Slumdog Millionaire en rachetant les droits de la chanson-thème pour sa campagne. S'il est élu, il promet de poursuivre le travail amorcé sous son «jeune» premier ministre, Manmohan Singh (76 ans). Courtisant de façon tout aussi énergique les électeurs indiens, le parti fait valoir les difficiles réalisations des cinq dernières années. Notamment, le soulagement d'une dette de plus de 1,5 milliard?$ pour les fermiers (70 % de l'électorat) et l'implantation d'un programme garantissant 100?jours de travail par année aux adultes en région rurale.
Qu'il s'agisse d'une coalition dirigée par le Congrès ou par le BJP, le prochain gouvernement aura du pain sur la planche. La liste des défis à relever dans le sous-continent est aussi longue que la tresse de la douce moitié de l'aad admi : crise de l'eau, taux d'analphabétisme flirtant avec les 40 %, non accès à des installations sanitaires pour 60 % la population, plus de 30 % des Indiens vivant avec moins d'un dollar par jour, infrastructures insuffisantes et déficientes...
Ajoutez à cela un contexte de menaces terroristes, d'instabilité politique au Pakistan, au Bangladesh et au Sri Lanka voisins et de crise économique globale et vous avez des élections qui ne s'annoncent pas banales. Cependant, sur le plan international, les observateurs estiment qu'un gouvernement mené par le Congrès ou le BJP ne fera pas grand différence : les politiques extérieures et économiques s'inscriront dans la continuité.
Coûteux, complexe et imprévisible
Outre le maintien pendant trois ans d'une croissance de 9 %, la coalition sortante menée par le Congrès se targue de la signature d'un accord nucléaire avec les États-Unis, sortant le pays de son isolement, tout en consolidant ses liens stratégiques avec le géant américain. Les échanges bilatéraux avec la Chine sont montés en flèche, atteignant plus de 50 milliards?$. Les liens avec les pays de l'ASEAN ont été renforcés, une série d'investissements ont été lancés en Afrique et des relations économiques avec de nouveaux partenaires comme l'Afrique du Sud et le Brésil ont été créées.
Le 15e exercice démocratique indien est prédit comme le plus complexe, le plus coûteux et le plus imprévisible depuis l'indépendance en 1947. Une seule chose est certaine : les élections législatives sont affaire de gros sous. «Le but est de gagner un siège ou d'être affilié à quelqu'un qui sera élu; l'objectif ultime, c'est de faire de l'argent», confie un secrétaire du gouvernement de l'Uttar Pradesh (UP), le plus gros État de la confédération comptant 190 millions d'âmes et 80 des 543 sièges de la chambre basse.
Candidats mafieux
Car qui dit pouvoir dit grosses affaires. «Il y a tellement de fonds gouvernementaux alloués pour toutes sortes de projets, ajoute le fonctionnaire; au moins 30 à 40 % de tout ça se trouvent dans les poches de ceux qui les contrôlent.»
Chef de bureau du quotidien Hindustan Times dans la capitale de l'UP, Lucknow, M. Assan partage cet avis. Et dans la féroce lutte entre les partis pour l'obtention des précieux sièges, tous les moyens justifient la fin assure-t-il.
Mayawati Kumari par exemple, la première ministre de l'État, une dalit (intouchable) partie de rien et que ses partisans des plus basses castes appellent affectueusement «Behen ji» (grande soeur), vient de s'allier 16?parrains des mafias locales en les gratifiant d'un ticket sur la liste de son parti. Ces gens qui contrôlent les loteries, l'alcool, la drogue et les autres trafics illégaux ont donc tous quitté le parti de l'ancien chef de l'État de l'UP pour migrer chez elle.
Le «troisième front»
La présence sur sa liste électorale de personnages tels Mukhtar Ansari, un gros bonnet de l'immobilier de la région, accusé de meurtres, d'extorsions et d'enlèvements et qui sera candidat même s'il est derrière les barreaux, ne semble guère gêner les membres du BJP. Un organisateur local fait valoir que les criminels sont présents dans toutes les formations. «Seulement, nous, nous ne tolérerons pas d'activités illégales», lâche-t-il, sérieux comme un pape. «Si quelqu'un veut se réformer, pourquoi ne pas lui en donner la chance?»
Même si le Congrès apparaît être le favori selon les sondages, aucune des deux forces politiques majeures du pays ne risque de remporter les 272 sièges requis pour former un gouvernement majoritaire. Les élections actuelles voient les petites formations et les partis régionaux, représentant des castes et des communautés négligées par les partis dominants pendant des décennies, jouer un rôle plus déterminant que jamais.
Un «troisième front» s'est constitué, réunissant sous une seule bannière la majorité d'entre eux. Leur seul point de ralliement n'est dans bien des cas que leur mépris envers le Congrès et le BJP. L'issue du scrutin dépendra largement de ces partis régionaux et des jeux d'alliance. La candidate au poste de premier ministre du «troisième front» sera vraisemblablement Behen ji. Le cas échéant, c'est elle qui déterminera qui gouvernera la plus grande démocratie du monde.











