L'ombudsman des vétérans des Forces armées canadiennes, Patrick B. Stogran, alors qu'il servait en Afghanistan, en 2002.
Photothèque Le Soleil
La Défense nationale ne garantit plus de pension mensuelle à vie à ses troupes amochées. Elle a plutôt introduit, en 2006, un «montant forfaitaire». À chaque blessure correspond une indemnité qui peut atteindre un maximum de 276 000 $ dans les pires cas. Le chèque est versé une fois et le militaire doit se débrouiller pour gérer les fonds.
En entrevue téléphonique avec Le Soleil, l'ombudsman, le colonel Patrick B. Stogran, affiche des positions bien campées. «L'idée de donner à un soldat blessé un gros paquet d'argent, surtout s'il a une blessure psychologique et que, probablement, il boit trop et abuse des drogues à cause de ce problème, ce n'est pas brillant.
«Je ne suis pas un partisan du montant forfaitaire parce que quelqu'un avec une blessure psychologique pourrait [le] dépenser de façon irréfléchie, gaspiller l'argent, et n'avoir plus un sou pour assurer sa sécurité financière», déclare M. Stogran, qui a fait de gros efforts pour réaliser l'entrevue en français.
D'ailleurs, «les vétérans peuvent vraiment facilement devenir des sans-abri», signale l'ombudsman, lui-même un ancien de la Bosnie et de l'Afghanistan. Beaucoup sont déboussolés par des problèmes de santé mentale. La seule façon de les «obliger» à conserver un logement serait souvent de payer leur indemnité par versements mensuels postés. Comme le voulait l'ancienne pratique.
«[Les militaires] ne devraient pas avoir à se soucier de ce que sera leur niveau de vie, ils doivent être certains que, peu importe leurs blessures, ils pourront subvenir aux besoins de leur famille et d'eux-mêmes, enchaîne-t-il. Ils n'ont pas besoin de s'inquiéter au sujet du reste de leur vie alors qu'ils tentent de guérir de blessures physiques et psychologiques.»
Pensez également aux conjointes, aux enfants, tout aussi affectés psychologiquement que les vétérans, demande l'ombudsman. «La famille ne devrait pas écoper parce que j'ai perdu deux jambes en Afghanistan et que je n'ai pas pu garder assez d'argent pour l'éducation des enfants.»
Aux barricades
À Québec, la mère du caporal-chef Nicolas Magnan est montée aux barricades contre la nouvelle Charte des anciens combattants. Ce document édicte les normes pour le calcul du montant forfaitaire. Le fils de Francine Matteau a été grièvement atteint aux jambes. Il marche maintenant, mais avec peine. Puisqu'il a contesté son «montant forfaitaire», l'armée lui offre aujourd'hui un peu plus de 100 000 $, somme qu'il juge trop chétive pour bien vivre le restant de sa vie. Même s'il recevra également une pension de quelque 13 000 $ par année pour ses 10 ans de services.
«Il y a vraiment une grande différence entre le montant forfaitaire et la pension qui était payée avant 2006», confirme l'ombudsman, affirmant détenir une étude comptable à l'appui. «Beaucoup de militaires ont dit que le montant forfaitaire n'est pas suffisant. Les vétérans sont fâchés du montant [...] parce qu'ils pensent qu'il ne sera pas possible de vivre avec ou que la compensation ne concorde pas avec la gravité des blessures.»
Il existe certes quelques programmes parallèles d'aide, convient Patrick Stogran. Indemnité durant la réadaptation, aide pour trouver un emploi, soutien pour la famille, par exemple. «Malheureusement, jusqu'à maintenant, nous n'avons pas vu de quelle façon le ministère va dépenser les bénéfices marginaux.» L'ombudsman se demande où vont les fonds : «Nous ne sommes pas certains comment fonctionnent [ces programmes].»
Le colonel Patrick Stogran entend demander la modification de la Charte des anciens combattants. Et exiger que les nouvelles indemnités soient payées rétroactivement à ceux qui auraient été lésés. «Nous sommes en train de ramasser les plaintes des vétérans». D'ailleurs, il sera de passage dans la région de Québec sous peu (voir l'autre texte).
Le ministre Jean-Pierre Blackburn vient tout juste d'être nommé à la tête du ministère des Anciens combattants. Il n'a donc pas été en mesure de commenter.
Des risques à chaque mission
Les combattants du conflit en Afghanistan ne sont pas plus affectés par leur expérience que les militaires qui ont été déployés lors «des soi-disant opérations de maintien de la paix», charge l'ombudsman des vétérans, le colonel Patrick B. Stogran.
La population semble tenir pour acquis que le Canada n'a jamais envoyé des «gardiens de la paix» (peacekeepers) dans des pays en guerre et que les missions qui ont précédé celle de l'Afghanistan étaient sans risque, observe-t-il. «Nous n'aurions jamais envoyé de peacekeepers outre-mer s'il n'y avait pas une guerre et que c'était dangereux.»
En 1993, M. Stogran a été observateur pour l'Organisation des Nations unies en Bosnie. Beaucoup de militaires sont revenus blessés, l'âme brisée. Certains se sont suicidés, regrette-t-il. Comme en Somalie et au Rwanda. «Toutes ces opérations sont dangereuses.» Ces vétérans aussi ont besoin d'être épaulés, réclame-t-il.












