Être enceinte sans le savoir

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Marie-Josée Nantel
Le Soleil

(Québec) Un jour d'avril il y a deux ans, Nathalie se rend à l'urgence. Cette Montréalaise de 38 ans croit faire une hémorragie à la suite de menstruations anormales. Après quel­ques exa­mens, le diagnostic tombe : elle est enceinte et sur le point d'accoucher!

C'est la consternation. Son con­joint et elle n'y croient pas. «J'avais mangé des frites tout l'hiver, mais je n'avais pris plus de cinq livres, confie Nathalie au Soleil. J'ai porté les mêmes vêtements jusqu'à la fin.»

Pourtant, quelques heures plus tard, Nathalie accouche de son premier enfant, Alain, en parfaite santé. Jusqu'à son huitième mois de grossesse, elle n'a pas eu conscience qu'un bébé grandissait dans son ventre. Son corps non plus. Aucune nausée, fatigue ou vergeture sur le ventre. Elle prenait la pilule et continuait d'avoir des menstruations, irrégulières comme toujours.

Craintes du passé

Impossible d'être enceinte sans le savoir? «Pas du tout!», affirme le Dr Louis Couture, psychiatre psychanalyste dans une clinique privée à Québec. En 35 ans de métier, il a aidé de nombreuses femmes à prendre conscience d'un déni de grossesse.

Mécanisme de défense de l'inconscient, le déni s'enclenche automatiquement chez certai­nes femmes enceintes.

Les crain­tes d'un passé non réglé ressurgissent.

«Le plus souvent, le déni affecte des femmes qui ont déjà perdu un bébé et qui n'ont pas reçu l'aide nécessaire pour faire leur deuil. Elles ont tellement peur de perdre à nouveau un enfant qu'elles ne reconnaissent pas leur grossesse», explique le Dr Couture.

Toutefois, chaque cas de déni est unique et les antécédents qui l'expliquent varient d'une femme à l'autre. Dans un milieu de travail à risques, comme dans la police, certaines redoutent de perdre leur emploi. D'autres, très sportives, n'ont pas développé une grande sensibilité corporelle, comme s'est fait dire Nathalie.

Contrairement aux préjugés, le déni n'est pas l'apanage des femmes déficientes intellectuellement ou irresponsables. «Le déni touche tous les types de femmes et tous les milieux sociaux», précise le Dr Couture. Adolescentes ou adultes, scolarisées ou non, en couple ou non, mères ou non.

Ce mécanisme de défense est si puissant que même le corps nie la grossesse. Ces femmes ne sentent pas leur bébé bouger. Comme Nathalie, elles attribuent leurs changements corporels à de mauvaises habitudes alimentaires ou à un kyste aux ovaires.

Les médecins parviennent donc difficilement à détecter un déni avant le jour J. Le corps médical ne maîtrise pas ou n'a pas accès suffisamment à cette connaissance. Le déni de grossesse n'est enseigné qu'en psychanalyse.

«Plusieurs sages-femmes cons­tatent des dénis, mais ne savent pas le nommer et ne le comprennent pas, analyse le Dr Couture. Les psychiatres doivent donc être sur le terrain afin d'expliquer le phénomène au personnel de première ligne et aider rapidement ces femmes à vivre une grossesse saine.» Généralement, un proche note quelque chose d'anormal et suggère une consultation médicale au CLSC.

Mais il faut parfois plusieurs consultations pour qu'un médecin découvre la grossesse.

Une fois le déni levé, un phénomène incroyable survient. En quelques jours à peine, le ventre de ces femmes s'arrondit.

­Le muscle de la paroi abdominale se relâche et l'utérus bascule. Le passager clandestin, qui a grandi le long de la colonne vertébrale de sa mère, se sent enfin accepté et prend sa place.

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