Amiante: choc entre médecine et géologie

Des géologues reprochent aux médecins de confondre tous... (AFP)

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Des géologues reprochent aux médecins de confondre tous les types d'amiante alors que certains seraient inoffensifs.

AFP

Jean-François Cliche
Le Soleil

(Québec) L'amiante est-il vraiment aussi cancérigène qu'on le dit? Ou son histoire est-elle, comme le disent certains experts, celle d'un rendez-vous manqué entre la médecine et la géologie?

De nombreux spécialistes ont débattu de cette question explosive en fin de semaine dernière à Baltimore, lors du congrès annuel de la Geological Society of America. Et un simple coup d'oeil aux présentations sur l'amiante suffisait pour séparer les participants en deux grands groupes : ceux qui proviennent du milieu médical, nettement plus portés à considérer l'amiante comme un produit cancérigène, et ceux qui travaillent en géologie, qui semblent moins convaincus.

Celle qui a présidé cet atelier sur l'amiante, la professeur de minéralogie à l'Université Yale Catherine Skinner, ne s'en cache pas, d'ailleurs. Ce clivage existe bel et bien, dit-elle, et c'est pour que tout ce beau monde se parle qu'elle a sciemment invité des présentateurs des deux côtés de la clôture.

A priori, on serait porté à croire que les chercheurs en médecine doivent connaître autrement mieux les effets de l'ami­ante sur la santé, qui est leur domaine d'expertise, que n'importe quel géologue. Mais le hic, signalent les spécialistes des minéraux, est que le mot amiante désigne un groupe d'une bonne demi-douzaine de composés différents (une vingtaine, selon d'aucuns) qui, s'ils partagent certaines propriétés fibreuses et isolantes, n'ont pas tous le même effet sur la santé. Loin s'en faut.

Or, ces différences n'ont pas toujours été prises en compte dans les études médicales, si bien que la démonstration des dangers de l'amiante n'aurait pas été faite comme il faut...

«Historiquement, il y a eu une mauvaise compréhension de ce qu'est l'amiante par les médecins. Il ne faut pas les blâmer, puisqu'ils ne font pas de cours de minéralogie pendant leurs études [... mais il reste que] tous ces minéraux ont des formules chimiques et des structures cristallines différentes. [...] Et la preuve que ça [le malentendu] se continue aujourd'hui, c'est qu'on parle encore d'amiante, plutôt que de parler d'amphibole ou de chrysotile, etc.», dit André Lalonde, minéralogiste et doyen de la faculté des sciences de l'Université d'Ottawa.

L'erreur de la «poudre blanche»

L'amphibole est une forme d'ami­ante hautement cancérigène, mais plusieurs études ont prouvé que le chrysotile, la forme d'ami­ante exploitée au Québec, ne l'est pas, précise M. Lalonde. Alors, en rejetant l'amiante sans distinction, selon lui, on a fait le même genre d'erreur que si l'on interdisait la «poudre blanche» sous toutes ses formes, sans faire la différence entre la cocaïne et le sucre en poudre.

Au Québec, où l'on extrait encore 175 000 tonnes d'amiante par année malgré le déclin de l'industrie, ce malentendu a de fortes résonances. Pas plus tard qu'en février dernier, la premier ministre Jean Charest a été accusé lors d'une visite en Inde de «profiter» des normes sanitaires plus laxistes des pays du Tiers-Monde pour leur refiler l'amiante québécois.

Le colloque de Baltimore comptait cependant au moins un représentant des sciences physiques qui ne partageait pas l'avis de M. Lalonde. Détenteur d'un doctorat en chimie physique, Wayne Berman, de la firme américaine de consultants en environnement Aeolus, est d'accord pour dire que les amiantes sont loin d'être tous également dangereux, mais la revue de la littérature scientifique qu'il a faite récemment montre quand même que le chrysotile cause le cancer du poumon.

«On peut dire avec un très haut niveau de confiance qu'il y a une énorme différence entre l'amphibole et le chrysotile quand il est question du mésothéliome [une forme rare de cancer affectant une enveloppe entourant les poumons], mais cette différence est faible en ce qui concerne le cancer du poumon», a dit M. Berman lors d'un entretien téléphonique.

D'aucuns répliquent parfois à ce genre d'argument que, dans ces études, ce que l'on appelle chrysotile peut être contaminé par un peu d'amphibole - et il en faut très peu pour observer un effet. D'autres rappellent que la façon dont on utilise l'amiante joue pour beaucoup et qu'il existe des méthodes parfaitement sécuritaires.

Mais de toute manière, concède M. Lalonde, «c'est trop tard, la bataille est perdue. La science géologique n'a pas réussi à faire valoir ses arguments. Ça ne vaut pas la peine d'essayer de ranimer ce débat-là. La seule chose qui m'inquiète, c'est qu'à certains endroits, on remplace l'amiante par des substances qu'on ne connaît pas et qui sont potentiellement plus dangereuses».

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