On apprenait cette semaine qu'un spécialiste mondial du sida, Rafick-Pierre Sékaly, quittait l'Université de Montréal pour fonder un nouveau labo en Floride, pour une université américaine, et qu'une vingtaine de chercheurs formés ici même au Canada partaient avec lui.
«Si vous voulez éviter que d'autres chercheurs quittent le pays, il faut investir massivement dans les sciences fondamentales», a déclaré le Dr Sékaly sur les ondes de CBC.
À Rimouski, France Dufresne, professeure à l'UQAR, a patiemment mis sur pied un petit labo de biologie moléculaire où travaillent des étudiants à la maîtrise et au doctorat. Sa dernière demande de subvention a été jugée de niveau «élevé» par ses pairs, le nombre de ses publications augmente, mais pour la première fois depuis huit ans, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) refuse de lui accorder une subvention.
C'est une situation semblable à celle qu'ont vécue les astronomes de l'Observatoire du Mont-Mégantic. Ils avaient obtenu un score élevé pour la valeur de leurs recherches, mais néanmoins perdu l'appui financier du CRSNG. Il a fallu l'intervention du ministre Christian Paradis pour trouver une solution de rechange dans le budget de Développement économique Canada. L'observatoire est financé au même titre qu'une petite entreprise touristique.
Ça ne veut pas dire que les laboratoires du pays en entier se vident, mais les règles du jeu ont changé. «Les gens ne se reconnaissent plus dans les nouveaux critères, dit France Dufresne. Il y en a qui sont passés d'un petit montant à un gros, pour d'autres, c'est l'inverse, et il y en a qui se retrouvent devant rien. Avant il y avait plus de stabilité, on tenait compte des subventions précédentes pour continuer de supporter des projets. Là on a voulu changer les critères et l'exercice est devenu plus imprévisible.»
Stratégie Harper
À l'origine de ce changement se trouve la Stratégie sur les sciences et la technologie lancée en 2007 par le premier ministre Stephen Harper lui-même, avec un objectif clair : «renforcer l'économie canadienne».
En effet, selon cette stratégie, la science se voit mise au service de l'économie. La stratégie conservatrice vise à «utiliser plus efficacement les sciences et la technologie pour élaborer des applications pratiques mieux ciblées». On y lit que «le Canada doit traduire les connaissances en applications commerciales qui créeront de la richesse».
Enfin, la stratégie du gouvernement «servira de guide pour des investissements stratégiques et avisés des fonds publics».
Dans la foulée de sa politique, Ottawa a demandé à 21 organismes qui soutiennent la recherche au pays de procéder à des révisions stratégiques de leurs programmes en 2008.
On a aussi demandé aux trois principaux organismes subventionnaires, dont le CRSNG, de réaffecter 5 % de leur budget aux autres priorités de la Stratégie. Cela représente une ponction de 150 millions $ dans leurs budgets, et on en voit les résultats cette année : des programmes plus ciblés, plus élitistes, qui profitent à moins de chercheurs.
Au CRSNG, plusieurs programmes secondaires ont été éliminés, parmi lesquels un programme de renforcement de la recherche dans les petites universités, dont bénéficiait notamment l'UQAR.
Le programme Appui aux ressources majeures (ARM) ne finance plus que des institutions «nationales». C'est le programme dont dépendait jusqu'ici l'Observatoire du Mont-Mégantic, désormais étiqueté «régional».
Ottawa injecte de l'argent dans le programme des bourses d'études supérieures, mais la durée de ces bourses a été réduite de moitié, passant de deux à un an. Ce changement a fait bondir les étudiants.
Plus de 2000 étudiants aux études supérieures ont signé une pétition dénonçant cette mesure. «Il est tout à fait impossible de terminer une maîtrise en une seule année, disent-ils. [...] Les étudiants devront se trouver des emplois secondaires pour compenser le manque de fonds, ce qui va prolonger inutilement leurs études. [...] Les professeurs devront prendre moins d'étudiants parce qu'ils devront les financer à même leurs propres budgets de recherche.»
Cette pétition s'ajoute à la lettre ouverte au premier ministre Stephen Harper, signée par plus de 2000 chercheurs, lui demandant de réinvestir dans la recherche fondamentale.
Contradictions
On voit aussi apparaître des contradictions entre les anciens et les nouveaux critères adoptés par les organismes subventionnaires. Par exemple : les étudiants de France Dufresne ont déjà reçu des bourses leur accordant un salaire pour se consacrer à la recherche, mais le laboratoire de Mme Dufresne n'a plus l'argent pour réaliser ces mêmes recherches.
Au Manitoba, le Churchill Northern Studies Centre, aux confins nordiques de la province, a reçu en début d'année une subvention de 11 millions $, provenant du Fonds pour les infrastructures de recherches arctiques. Quelques semaines plus tard, le CRSNG lui refusait les 120 000 $ d'aide qui couvrent une partie de ses frais d'exploitation.











