Dépister des maladies en analysant l'haleine

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«J'avais peine à croire que l'INO avait l'expertise... (Le Soleil, Martin Martel)

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«J'avais peine à croire que l'INO avait l'expertise qu'il nous fallait, mais c'était bien le cas» - John Cormier, fondateur de Picomole Instruments

Le Soleil, Martin Martel

Jean-François Cliche
Le Soleil

(Québec) A priori, l'expression «souffler dans la balloune» peut avoir deux sens, et seulement ceux-là : «passer un alcootest» ou encore, à la rigueur, «gonfler un ballon». Mais grâce à des travaux qui ont lieu ici même, à Québec, l'expression consacrée pourrait acquérir d'étonnantes nouvelles acceptions dans un avenir plus ou moins rapproché, comme «passer un test de cancer» ou un «test de diabète», ou «d'asthme», ou «de schizophrénie»... Ou tous ces tests à la fois.

Dans ses tout nouveaux locaux de Sainte-Foy, où il vient de déménager sa compagnie Picomole Instruments, John Cormier et son équipe travaillent avec l'Institut national de l'optique (INO) sur une bien intrigante machine. Conçue par M. Cormier, docteur en physique de l'Université de Toronto, à une époque où il étudiait l'atmosphère et les changements climatiques, elle devait à l'origine l'aider à étudier des propriétés de la vapeur d'eau dans l'infrarouge.

Et c'est ce qu'elle a fait docilement dans un premier temps, jusqu'à ce que son inventeur réalise qu'elle pouvait faire infiniment plus : détecter la présence de nombreuses maladies grâce à un simple test d'haleine.

À vue de nez, c'est là une idée qui ne tombe pas sous le sens, mais ses assises scientifiques sont nettement plus solides qu'il n'y paraît. «Il y a eu beaucoup de recherche en laboratoire sur les liens entre les maladies et les composantes de l'haleine, et ça a mené à la publication d'au moins 2000 articles scientifiques depuis 1970», dit-il.

«[...] La schizophrénie est un exemple intéressant, parce qu'on sait depuis longtemps que les patients schizophrènes ont une odeur particulière. Et il est bien établi que cela n'a rien à voir avec l'hygiène, mais plutôt avec des facteurs physiologiques.» Ces facteurs, essentiellement, changent la composition du sang, ce qui influe ensuite sur l'haleine à cause des échanges gazeux qui ont lieu quand le sang arrive dans les poumons.

C'est d'ailleurs grâce à ce principe, justement, que les alcootests peuvent établir une corrélation entre l'haleine et le taux d'alcool dans le sang. Et en suivant ce même raisonnement, on comprend comment des maladies qui n'ont rien à voir avec le sang ou la bouche, comme la schizophrénie, peuvent ajouter des substances anormales à l'haleine, ou alors changer la concentration de celles qui s'y trouvent déjà.

«En ce moment, enchaîne M. Cormier, des recherches se font sur plusieurs types de cancer [pour déterminer s'ils sont détectables grâce à un test d'haleine]. Le cancer du poumon est un candidat évident, mais on parle aussi de détecter le cancer du sein de cette façon, le cancer du pancréas, du côlon, de la prostate, et même beaucoup d'autres maladies comme l'asthme, le diabète et les maladies du rein.»

Un large marché

Façon polie de dire que le marché potentiel pour un tel appareil est littéralement astronomique...

Mais pour accéder à ce marché, il faudra un instrument qui soit non seulement doté d'une sensibilité inouïe, mais qui puisse aussi reconnaître de nombreux composés différents en même temps. Pour ce faire, le prototype de M. Cormier, baptisé LifeSens, se sert du principe de la spectroscopie, soit l'étude des interactions entre le rayonnement et la matière.

Essentiellement, quand un corps est frappé par une lumière comme celle du soleil, composée d'ondes électromagnétiques de diverses longueurs d'onde, ladite matière va absorber certaines longueurs d'onde et en réfléchir d'autres. Et comme chaque substance a des propriétés physiques qui lui sont propres, chacune réfléchit la lumière à des longueurs d'onde bien précises, toujours les mêmes.

«Codes-barres»

Pour les physiciens, ces séries de longueurs d'onde sont comme des «codes-barres» permettant de déterminer de quoi un corps est composé. L'astronomie en fait d'ailleurs un usage intensif.

Dans le détecteur LifeSens, les gaz de l'haleine sont bombardés par une batterie de lasers infrarouges de diverses longueurs d'onde - «plus d'une centaine», dit M. Cormier, sans vouloir préciser combien. Ces infrarouges se trouvent alors à «exciter» les composés de l'haleine, ce qui amplifie leur signal et permet la détection de substances présentes en traces infinitésimales.

En elle-même, cette opération n'a rien d'exceptionnel, puisque la spectroscopie est connue et utilisée depuis des décennies. Mais les instruments actuels, dit le fondateur de Picomole, «sont très coûteux, difficiles d'utilisation, prennent beaucoup de place et ne peuvent pas être employés par les travailleurs de la santé qui sont en première ligne. [... Et encore, ils] ne détectent qu'un seul composé à la fois, ou un très faible nombre», ce qui réduit énormément leur utilité.

L'analyseur de Picomole «peut potentiellement en détecter des centaines», dit M. Cormier, et bien que le prototype dans ses bureaux soit encore assez gros, «il a atteint un degré d'avancement suffisant pour que l'on commence à songer au développement d'un produit [soit le passage d'une machine de labo à un produit vendable]». À l'INO, d'ailleurs, entre 10 et 15 personnes travaillent sur ce projet en moyenne, selon la gestionnaire du programme de biophotonique de l'Institut, la chimiste-physique Ozzy Mermut.

Outil de prévention

À terme, M. Cormier croit que des analyseurs comme le sien feront partie des outils standards des cliniques médicales. Non seulement aident-ils au diagnostic, plaide-t-il, mais un «test d'haleine» routinier pris lors de la visite annuelle chez le médecin permettrait de détecter de nombreuses maladies beaucoup plus précocement qu'à l'heure actuelle, ce qui améliorerait grandement les chances de rémission.

Mais, il va sans dire, on est encore loin d'un monde où toutes les cliniques possèdent ce genre d'équipement. «On a une bonne côte à monter parce que c'est un produit qui chamboulerait les habitudes, reconnaît M. Cormier, mais quand on regarde la part des budgets alloués à la santé, on voit qu'il faudra nécessairement finir par regarder du côté de la prévention et de la détection hâtive [parce que cela diminue les coûts de traitement, N.D.L.R.].»

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