Une menace très sérieuse plane sur la banane telle qu'on la connaît. Seule et unique variété que l'on vend dans nos épiceries, la banane Cavendish, de son petit nom, est en effet attaquée par un champignon qui se propage sous la terre et tue la plante. Le coupable a été identifié il y a déjà plus de 20 ans : il s'agit d'une variante d'un mal bien connu, la maladie de Panama, ou fusariose du bananier, du nom du champignon qui la cause, Fusarium oxysporum. Mais à ce jour, aucun fongicide n'en est venu à bout, et personne ne sait comment arrêter sa progression, qui détruit les bananeraies une à une.
«C'est un champignon dont les spores peuvent rester dans le sol pendant des années», dit le spécialiste de l'agriculture tropicale de l'Université Laval Patrice Dion. «La région la plus affectée est l'Asie du Sud-Est, où est apparue la maladie, mais l'Australie et l'Afrique du Sud sont aussi très touchées.»
L'Amérique du Sud, où les épiceries du Québec et de l'Amérique du Nord s'approvisionnent en Cavendish, n'a heureusement pas encore été atteinte par la maladie. Mais ce n'est essentiellement qu'une question de temps avant qu'un voyageur ne ramène des spores dans ses bagages ou sur ses bottes, estiment tous les experts consultés par Le Soleil.
Ironie du sort, la Cavendish a énormément gagné en popularité dans les années 50 en prenant elle-même la place d'un autre cultivar, dit Gros Michel, qui avait été à peu près rayé de la carte - en tant que plante cultivée commercialement, du moins - par une variante de la maladie de Panama nommée Tropical Race 1 (TR1). Sucrée, résistante à l'épidémie et supportant très bien le transport, la Cavendish était la remplaçante idéale.
Panama, prise 2
Mais voilà, la maladie de Panama a évolué depuis, accouchant d'une nouvelle «race», la TR4, contre laquelle la Cavendish est totalement démunie. Comme l'a expliqué au Soleil le biologiste de l'Université de Floride Randy Ploetz, qui fut le premier à identifier la TR4 en 1990, «le champignon entre par les racines, puis va se loger dans le système vasculaire du bananier, qui transporte l'eau et les nutriments du sol jusqu'aux feuilles. En se développant, le champignon finit par boucher les conduits, et la plante meurt. [...] Non seulement ça tue le bananier, mais cela reste dans le sol pratiquement pour toujours. Une fois qu'un endroit est infecté, les espèces susceptibles comme la Cavendish ne peuvent tout simplement plus jamais y repousser.»
Et comme si cela n'était pas assez, on a découvert en Inde l'an dernier que la vieille souche TR1 a muté et se trouve désormais capable, au moins dans certaines parties du monde, d'infecter la Cavendish.
De là à prédire sa disparition, il y a toutefois un pas que M. Ploetz refuse encore de franchir. D'abord, dit-il, parce que le mot extinction est lourd de sens. Ainsi, si la Gros Michel ne retrouvera jamais son ancienne gloire, elle n'est pas tout à fait «éteinte», à proprement parler : dans les pays tropicaux, des gens la cultivent encore dans leurs cours arrière - mais la TR1 empêche sa culture à grande échelle. Et ensuite, il n'est pas dit que, grâce aux progrès de la génétique réalisés depuis les années 50, l'on ne trouvera pas de solution. La science aura d'ailleurs d'autant plus de temps pour ce faire que la maladie se propage lentement.
Mais la partie est loin d'être gagnée. D'abord, souligne M. Dion, on ne peut pas vraiment espérer trouver des individus qui tiendraient naturellement tête à la TR4 grâce à un bagage génétique différent, puisque les bananiers Cavendish sont presque tous des clones. «On les reproduit par multiplication végétative [soit en replantant des bouts dans le sol, sans passer par la reproduction sexuée]. Donc. c'est grosso modo le même bananier qui est cultivé partout dans le monde», dit-il.
Bref, ce cultivar est un des pires cas de monoculture imaginables...
En outre, poursuit le chercheur, si certaines variétés de Cavendish produisent des graines - et peuvent ainsi être hybridées pour développer une résistance -, ce n'est pas demain la veille qu'on les accusera de faire du zèle... «On parle d'à peu près une graine par 300 bananes, et seulement une sur trois va germer. Alors ça prend vraiment un travail colossal pour faire de l'hybridation», dit-il.
Malgré tout, maintient M. Dion, «je suis un optimiste, je pense qu'on peut trouver une solution à temps, que ce soit un hybride, un OGM ou une nouvelle variété. C'est une course contre la montre avant que la Cavendish ne disparaisse, mais je pense que ça dépend de l'énergie qu'on va y mettre».
Une remplaçante sur les rangs
La Cavendish se fera-t-elle faire le même coup qu'elle a fait à la Gros Michel il y a plus d'un demi-siècle? Pour l'heure, les rangs des cultivars appelés à la remplacer sont plutôt dégarnis. Mais il y en a au moins un sur lequel la maladie TR4 n'a aucune emprise : la Goldfinger, une petite banane mise au point au Honduras avec l'aide du Canada.
C'est par l'entremise de l'organisme d'aide internationale CRDI que le Canada a appuyé les travaux de la Fondation de recherche agricole du Honduras, où ce cultivar a été mis au point. La Goldfinger avait d'ailleurs été dévoilée officiellement au Canada en 1994.
«C'est une excellente banane qui fait ce qu'on lui demande de faire, c'est-à-dire résister aux maladies et croître», commente Katie Chasin, propriétaire de la ferme Going Banana, en Floride, où sont cultivées 80 sortes différentes de bananes et de plantains.
«Elle a un petit arrière-goût citronné [son goût serait assez proche de celui de la pomme, dit-on], et j'ai des clients qui en raffolent. Mais il y a aussi des gens qui veulent juste la banane qu'ils connaissent déjà», a ajouté Mme Chasin lors d'un entretien téléphonique avec Le Soleil.
Malheureusement, nuance la cultivatrice, la Goldfinger n'est pas aussi résistante au transport que la Cavendish. Alors que celle-ci, pour peu qu'on la cueille encore bien verte, peut garder sa fraîcheur pendant deux ou trois semaines dans une caisse (!), la Goldfinger mûrit en seulement quelques jours.
Cela pourrait causer des maux de tête à d'éventuels fournisseurs, puisque «personne ne veut acheter de fruits trop mûrs», dit Mme Chasin.





















