Ils lui déboulaient sur la tête. Elle projetait des travaux de rénovation. Elle a tout de suite songé à la Société du roman policier de Saint-Pacôme, fondée en 2001 pour donner une certaine contenance au village. Elle a fait son deuil en remplissant des boîtes et des boîtes.
Les marques des étagères sont encore profondément incrustées sur le tapis de son appartement, où il lui reste quand même encore quelques livres... dont les 150 non lus qu'elle a toujours en réserve, de la même manière que l'alcoolique a toujours à boire quelque part dans la maison.
C'était en 1981. La taverne Méo trônait sur le coin Saint-Paul?Sault-au-Matelot. Débardeurs et autres champions de la grosse bière étaient les maîtres du quartier. Et arrive tout à coup une bande de cinq yuppies qui boivent du vin rouge et qui causent cinéma français.
«Il y a eu des flammèches dans le secteur», raconte Frances Caissie, acadienne d'origine. «Les habitués du Vieux-Port se sont sentis bousculés et l'ont fait savoir.»
Le feu avait rasé l'immeuble voisin de la taverne. Un grand trou sévissait après le nettoyage municipal. La Ville de Québec lance un concours d'architecture résidentielle pour qui veut investir dans le fameux trou.
Poupée de porcelaine
Frances Caissie et six autres rêveurs déposent chacun 50 $ sur la table pour payer les plans de l'architecte du groupe, Claude Demers. La course au financement est lancée. Ils proposent un immeuble en copropriété sur trois étages, au-dessus d'un rez-de-chaussée commercial. Et ils gagnent le concours en 1982, prélude de la profonde mutation que subira le Vieux-Port de Québec à la faveur des fêtes de la voile de 1984.
À 56 ans, Frances Caissie est la dernière pionnière à habiter encore sa copropriété. Ses fenêtres d'en avant donnent majestueusement sur la fontaine de la Figure de proue, l'hôtel Dominion et l'ancienne banque aux fabuleuses colonnades du coin Saint-Paul-des Navigateurs. Et à l'arrière, c'est la mythique ruelle Sous-le-Cap.
Après qu'il soit revenu de la guerre de 1939-1945, l'ingénieur Jean-François Caissie et sa femme Dorina Thériault quittent le Nouveau-Brunswick, pour s'installer à Saint-Sylvestre de Lotbinière. Ils déménagent ensuite dans le village voisin de Saint-Patrice-de-Beaurivage, où Frances voit le jour.
La famille s'installe plus tard avenue De Bienville, juste à côté des Braves. Le couple a toujours le nez fourré dans les livres. Les enfants vouvoient les parents, et Frances en prend pour son rhume lorsqu'elle tente de se révolter en les tutoyant. Elle étudie chez les bonnes soeurs. Elle apprend le ballet. Elle devient bon gré, mal gré la parfaite petite poupée de porcelaine de la haute-ville de Québec.
Mais à 20 ans, bang! Elle se marie pour sortir de la maison, alors qu'elle est étudiante à l'Université Laval. Ses parents sont dans tous leurs états, et le mariage floppe effectivement au bout de deux ans.
Le miracle du Scrabble
Diplômée en histoire, elle décroche un contrat du ministère des Affaires culturelles (MAC) et achète une carcasse de maison qu'elle se met à retaper tant bien que mal avec un autre rêveur de son genre, son nouvel amoureux. Il y en a toujours un dans le décor. Et il n'est jamais comme elle. Ce sont des contraires qui l'attirent, et des contraires parfois très singuliers. La poupée a encore la même silhouette gracile... mais la porcelaine est depuis longtemps fracassée.
Devenue fonctionnaire permanente au MAC, qui la fait beaucoup voyager en France en l'occurrence, la dame est subitement victime d'une rupture d'anévrisme au cerveau qui lui paralyse le côté droit et lui coupe complètement la parole. Pis encore, elle est incapable de lire le journal. Les mots sautent sans cesse devant ses yeux. «Vous ne pourrez plus exercer votre métier», lui annonce le médecin.
Sa maman qui vit désormais à Montréal ne fait ni un ni deux. Elle vient s'installer quatre mois chez sa fille pour lui réapprendre à parler au moyen des lettres de bois du jeu de Scrabble. Et ça marche... sauf que plus personne ne reconnaît le débit d'origine. Frances Caissie a désormais un accent vaguement électromagnétique qui ne lasse de surprendre.
Mais elle n'arrête pas de voyager pour autant, personnellement et professionnellement. Par exemple, elle repart en Inde lundi pour la sixième ou huitième fois. Un jour qu'elle prend l'avion pour Paris, elle y croise le dramaturge Robert Lepage, son idole depuis toujours. Celui-ci, alors en phase d'écriture de sa pièce Lipsynch, est manifestement fasciné par son histoire, tout autant que par son accent un peu extraterrestre revenu à la normale depuis.
Quand la pièce est jouée à Montréal en 2007, Frances Caissie est l'une des premières à y accourir... pour voir sur scène une femme qui tente de retrouver la voix tout comme elle. Voilà comment une madame des Affaires culturelles a été comblée de se retrouver dans une oeuvre de Robert Lepage... pour avoir failli mourir.











