«Allez, sors de là !» ordonne-t-elle.
Il faudra bien pourtant l'inscrire ailleurs. On ne retire pas un enfant de huit ans à jamais de l'école. Direction les Ursulines, dans le Vieux-Québec. Ce fut encore pire, raconte Maria-Élissa Picard, 38 ans plus tard.
«Me voyez-vous, moi, le monstre, parmi les petites filles modèles de la bourgeoisie de Québec!» s'exclame-t-elle. Son père était bien avocat. Mais il défendait, et parfois gratuitement, les petits bums de la basse-ville qui se battaient dans les bars. Imaginez un avocat, Me Paul Picard, qu'on surnommait «Paulo»! C'était pas très coté chez les Ursulines!
«J'avais beau tout faire pour me vider en dehors de la classe : athlétisme, handball, gymnastique, hockey, raconte Maria-Élissa, je ne tenais jamais en place sur un banc d'école. ?Calme-toi! Cesse de rire!? J'avais tous les enseignants sur le dos. J'étais agitée comme ça se peut pas...»
Le soir venu, tout comme les fins de semaine, la petite fille hyperactive court partout dans le parc qui allait plus tard devenir celui de l'Aquarium de Québec, à Sainte-Foy. Ses parents avaient acheté une maison juste à côté pour y élever leurs quatre enfants. Enfin, une place où elle ne dérangeait pas. Mais c'était vraiment la seule...
Secrète ambition
Mais un adulte sait sympathiser avec elle : son pédiatre. Et elle l'admire tellement qu'elle décide secrètement de devenir médecin, une sorte de rêve inaccessible qui la stimule au plus haut point. Son premier choix était chef d'orchestre; elle jouait du violon, elle s'était même rendue jusqu'au pré-Conservatoire. Mais elle n'y croyait guère.
Si elle avait dit qu'elle voulait devenir médecin, tout le monde se serait bien sûr roulé par terre. Elle était insupportable en plus d'avoir des résultats scolaires quelconques.
Elle retourne à Jésus-Marie y entreprendre tant bien que mal son cours secondaire. Puis elle entre en sciences humaines au Campus Notre-Dame-de-Foy parce qu'elle est inadmissible en sciences pures. Elle complète sa deuxième année collégiale au Petit Séminaire de Québec, où elle est élue athlète de l'année en 1981.
À l'impossible la petite peste est tenue. Elle déguerpit suivre des cours de rattrapage en sciences à l'Université d'Ottawa, en physique particulièrement. Sa modeste condition l'amène à faire le ménage de salles de toilettes. Mais elle entre finalement au baccalauréat en kinésiologie à l'Université Laval. Après quoi, elle se met sur la liste d'attente des études en médecine.
Elle se marie à 21 ans avec... le fils de son ancien pédiatre. Le couple décide qu'il aura huit enfants. Il se met donc rapidement au travail. Et Maria-Élissa accouche du premier juste avant d'être acceptée en médecine à Laval, à 23 ans.
Elle complète sa résidence à l'hôpital Saint-François d'Assise «où, dit-elle, je frappe un mur. Je découvre la vraie pauvreté, la vraie misère». Elle y travaille à l'urgence de 1991 à 1998, de minuit à 8h, tout en continuant de faire des enfants. Elle a beau être le plus jeune médecin du service, elle en devient même la patronne. L'ouragan ne ralentit pas. Un ouragan de cinq pieds et un petit pouce, grosse comme un pinotte. Un moteur de Formule 1 dans une carrosserie de Smart.
À bas les recettes!
En 1998, lorsque son père tombe gravement malade, elle décide de lâcher le boulot pour l'accompagner pleinement, et à la fois pour donner plus de temps à ce qu'elle appelle ses «petits moineaux», les six enfants qu'elle a maintenant, quatre garçons deux filles. Elle réalise en même temps qu'elle est épuisée. Ce «congé parental» durera cinq ans. «Je découvre qu'il faut d'abord sauver sa propre vie avant de vouloir sauver celle des autres.»
Comment retourner ensuite sur le marché de la médecine active? Pas question de bureau, de gestion, de santé publique. Elle veut retourner au front. Une petite annonce dans L'actualité médicale lui fournit sa réponse. L'hôpital de l'Enfant-Jésus recherche un omnipraticien pour son unité des polytraumatisés, ces accidentés qui débarquent à l'urgence en morceaux.
Quand, en 2001, son mari et elle achètent un condominium rue des Franciscains, dans le quartier Montcalm, Maria-Élissa se met en frais de défoncer des cloisons, de décaper des meubles antiques qu'elle ramasse dans la rue. Tout en essayant de sauver tout le monde, son père... et son couple. Mais c'est peine perdue. Et elle refuse de parler davantage de cette séparation qui est en pleine tempête. Une grosse...
À 46 ans, l'ouragan n'est pas au bout de son rouleau. Il est même surprenant d'enthousiasme et de sérénité. Elle rêve en l'occurrence d'une oeuvre ? manoir machin, téléthon ou autre fondation de charité ? pour venir en aide aux enfants atteints d'une maladie mentale, ceux qui n'ont pas le cancer, qui ont tous leurs cheveux et tous leurs membres mais qui souffrent affreusement par en dedans.
Mais un bilan s'impose vigoureusement. «J'ai horreur du one fit for all! dit-elle. Il n'y a pas une solution sur mesure pour tout. Cessons de proposer des recettes universelles à tout le monde. Et si vous voulez me faire encore plus rager, prononcez le mot surperwoman...»













