Christine Marcotte, la petite fille du stationnement

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Christine Marcotte, la petite fille du stationnement

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«Ça n'a jamais marché avec ma mère. Et ce n'est pas parce qu'on ne s'aime pas. Je ne voulais donc pas lui faire de la peine, en lui demandant de rester avec mon père, un super bon papa. C'est pour cela que j'ai pris le temps d'écrire (une lettre). Elle m'a alors invitée à souper. Et on a passé la soirée à brailler dans les bras l'une de l'autre...»

Le Soleil, Laetitia Deconinck

Alain Bouchard
Le Soleil

(Québec) Dans la guérite du stationnement, la petite fille a l'air d'une de ces poupées vendues dans des cubes de verre comme si elles étaient un grand trésor. Et à sa façon, la petite fille est une sorte de trésor.

La guérite est celle d'un glacial stationnement à étages de la basse ville de Québec. Glacial à cause du ciment, bien sûr. Mais surtout parce qu'il n'est pas fermé et que l'hiver, l'air froid y pénètre allègrement.

À environ 10 mètres de la guérite se trouve une taverne typique des tavernes de l'autre siècle. Des bonshommes y entrent le matin pour en sortir l'après-midi quand ils sont complètement «paquetés»... ou le soir après être allés dégriser dans la journée. Ils sortent souvent fumer dehors. Et ils viennent parfois le faire sous le nez de la petite fille du stationnement.

Elle feint alors de les ignorer, même quand ils essaient de l'intéresser à leurs formidables trouvailles spirituelles. Elle reste bien droite sur son siège, sa tuque de laine verte, blanche, rose ou bleue bien enfoncée jusqu'aux oreilles et les yeux rivés sur son ordinateur ou ses livres. Elle étudie.

Tous les clients remarquent la jeune fille du premier coup. Juste d'être là est déjà inhabituel. Et d'être là avec sa peau blanche comme du satin, ses cheveux rouge brique et ses yeux bleu acier, qui tournent parfois au vert bouteille, et avoir l'air de 15 ans alors qu'elle en a 19, la rendent encore plus surprenante. Elle semble tout droit sortie d'un conte de fées.

La petite fille ne sait pas qu'elle cause cet effet. Tout simplement parce qu'elle ne sait pas qu'elle est l'une des rares petites filles

à garder un stationnement du genre à Québec ? elle n'a jamais eu l'idée de faire le tour pour voir! Et aussi parce qu'elle ne sait pas, du dedans, l'image qu'elle projette du dehors de sa guérite.

Lettre à la mère

«Je suis payée pour étudier», laisse tomber la petite fille de sa voix de cristal. «Je ne vois vraiment pas en quoi mon histoire pourrait intéresser un journaliste.» Sa guérite est sa salle d'étude. Elle ne connaît aucun autre jobbine au monde où l'on peut faire ses devoirs presque durant 100 % du temps. Elle n'allait pas rater cette chance.

La petite fille du stationnement s'appelle Christine Marcotte parce qu'elle est une fille. Si elle était un garçon, elle s'appellerait Turcotte. Ses parents ont convenu de ce marché pour éviter le double nom à leurs enfants : si c'est une fille, elle prend le nom de la maman; si c'est un gars, il prend le nom du papa. Christine a eu une petite soeur. Elle s'appelle donc Julie Marcotte. Ce qui, au fond, est une bien petite différence de deux lettres, quand on s'y arrête.

Dans les hauteurs de Beauport, où elle vit avec son papa à plein temps et sa soeur à temps partiel, Christine Marcotte a tout d'une adolescente de banlieue dont les parents séparés sont restés voisins pour la garde conjointe; son père est au 450 et sa mère au 550, juste pour vous dire.

Mais y a-t-il beaucoup d'adolescentes qui, un jour, décident d'écrire une longue lettre manuscrite à leur mère pour lui expliquer qu'elles préféreraient vivre avec leur père, pour le bien de tout le monde?

«Ça n'a jamais marché avec ma mère», raconte la petite fille du stationnement. «Ce fut même la guerre à un certain moment. Et ce n'est pas parce qu'on ne s'aime pas. Je ne voulais donc pas lui faire de la peine, en lui demandant de rester avec mon père, un super bon papa. C'est pour cela que j'ai pris le temps d'écrire. Elle m'a alors invitée à souper. Et on a passé la soirée à brailler dans les bras l'une de l'autre...»

Ça s'est passé il y a un an exactement. La cohabitation avec le papa est d'autant plus aisée qu'il bosse à son compte dans son sous-sol, aménagé comme un laboratoire de recherche électronique. Il y a même fait entrer un assembleur de circuits électroniques, en perçant un trou dans le toit de la maison et du rez-de-chaussée. C'est probablement le seul Québécois à posséder pareil engin dans sa maison, sinon l'un des très rares.

Il n'y a jamais eu de guerre entre M. Turcotte et Mme Marcotte. Même que la collection de bouteilles de bière importée de madame est étalée sur les armoires de la maison de monsieur.

Quand elle était petite, Christine a rêvé d'être psychiatre. Puis, elle a un jour construit une maquette de maison en carton très précise et très détaillée. Et elle s'est découvert une passion pour l'aménagement intérieur, ce qu'elle étudie aujourd'hui, au Collège François-Xavier-Garneau, après une session en graphisme. Voilà qu'elle aime enfin l'école! «Comme une folle», dit-elle.

Passionnée

Christine apprend le violon depuis cinq ans. Elle joue du piano à l'oreille. Elle est passionnée de photos et en réussit de magnifiques. Elle a une collection de tuques, de souliers et de sacs à main archi-colorés. Elle trouve les Québécoises sombrement vêtues.

Son premier emploi consistait à découper de la viande dans un supermarché ? «pas très sexy comme job», grimace-t-elle. Elle a ensuite été embauchée dans une quincaillerie ? «ça, j'adorais, à cause du travail de bras». Puis dans un cinéma.

Et, depuis un an et demi, elle monte la garde dans une guérite de stationnement. C'est son chum qui occupait d'abord le poste. Et quand il a dégoté quelque chose de plus payant, il l'a proposé à Christine. Elle s'y rend en bus, à partir du cégep. Et son père vient la prendre chaque soir à 18h30.

La petite fille garde le stationnement des journalistes du Soleil. J'en suis sorti une dernière fois cette semaine. Je pars à la retraite. Bonjour, merci!

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