Le 10 août, Albert Lasnier, 78 ans, était retrouvé sans vie dans la baignoire de son petit appartement du 815 de la rue Saint-Olivier, à Québec. Contrairement à la grande majorité des personnes qui rendent l'âme, M. Lasnier n'a pas été porté en terre par sa famille.
Fils unique et célibataire, l'homme n'avait plus de parents proches. Personne ne s'est manifesté pour lui offrir des funérailles. Le corps du septuagénaire a donc reposé durant plus de trois semaines à la morgue de Québec. Après des recherches infructueuses en vue de retrouver des membres de la famille éloignée, un avis public a été publié. C'est finalement la Fondation Gilles-Kègle qui a réclamé la dépouille mortelle de M. Lasnier, près d'un mois après son décès. «Je n'ai jamais refusé qui que ce soit, même pas des criminels», dit M. Kègle.
Étant donné que M. Lasnier est décédé dans son bain, sa mort a été considérée comme obscure ou suspecte. Son corps a donc été acheminé au Bureau du coroner pour investigation. Dans les cas semblables, la police est chargée de retracer un parent.
Fosse commune
Or, le corps d'Albert Lasnier est venu bien près d'aboutir dans une fosse commune. «Si les recherches ne donnent rien à l'expiration d'un délai de 30 jours, le corps est considéré comme non réclamé. Nous sommes alors tenus de l'inhumer aux frais de l'État», indique Geneviève Guilbeault, porte-parole du Bureau du coroner.
Certes, comme c'est souvent le cas dans ce genre de situation, M. Lasnier avait quelques amis qui se sont dits peinés que sa dépouille mortelle ne soit pas prise en charge. Mais les frais funéraires qui s'élèvent souvent à plus de 3500 $ constituent un frein pour bien des gens qui n'ont pas de liens familiaux avec les défunts.
Des histoires semblables, Gilles Kègle en a entendu des dizaines. Deux fois par année depuis 24 ans, sa fondation porte à leur dernier repos des gens auxquels personne n'avait daigné offrir une sépulture. Lorsqu'un sans-abri rend l'âme, il arrive souvent que la morgue de Québec le contacte pour identifier le corps, comme cela s'est produit il y a quelques jours. Avec le corps de M. Lasnier et celui d'un autre homme récupéré il y a trois semaines, «dont la famille ne voulait rien savoir», ce sont sept personnes mortes dans l'indifférence qui seront inhumées par l'infirmier de la rue le 9 octobre. En mai, M. Kègle avait porté en terre 13 personnes délaissées par leurs proches ou dont on n'avait pu retracer aucun parent. Un lot du cimetière La Souvenance à Sainte-Foy offert il y a quelques années par la maison funéraire Lépine Cloutier permet à Gilles Kègle et sa fondation d'offrir un enterrement dans la dignité à ceux et celles qu'il refuse d'abandonner.
Le médecin Jean-Baptiste Bergeron travaille au ministère de la Santé et des Services sociaux. Il est en charge pour l'ensemble du Québec des dossiers de corps non réclamés voués à être acheminés vers les institutions d'enseignement à des fins scientifiques. Selon lui, beaucoup de corps non réclamés sont ceux de gens qui ont encore des parents. «On dit souvent que les corps de ces gens ne sont pas réclamés parce qu'ils n'ont pas de famille. Mais ce n'est pas le cas. Beaucoup de ces personnes ont de la famille, mais cette dernière ne s'en occupe pas pour des raisons qu'on n'a pas à étudier.»
Familles éclatées
François Tremblay a connu Albert Lasnier au début des années 70 à l'Université Laval. L'homme de 78 ans vivait seul en appartement depuis de nombreuses années. Diplômé de la faculté de droit de l'Université Laval, M. Lasnier était un homme droit et intègre, mais il avait un tempérament solitaire et entretenait des relations plutôt distantes avec son entourage, poursuit M. Tremblay. «Personne n'allait chez lui. Il était très réservé de ce côté.» Quand ils ont appris le décès de M. Lasnier, M. Tremblay et d'autres amis ont amorcé des recherches afin de trouver des parents susceptibles de réclamer son corps et lui offrir une sépulture. Leurs démarches se sont rapidement révélées vaines. «Nous avons retracé de très petits-cousins à Neuville. Ceux-ci se sont dits peinés, mais ils n'étaient pas intéressés à prendre la dépouille en charge.»
«De notre côté, nous n'avions pas les moyens de réclamer le corps», dit M. Tremblay.
Il y a une vingtaine d'années, le nombre de corps non réclamés par Gilles Kègle était de quatre ou cinq. Ce chiffre a triplé. «Aujourd'hui, nous enterrons environ 15 personnes par an, et ce chiffre augmente toujours. Plus ça va, plus il y a de gens sans famille. Les gens ne s'appellent plus. Il y a 20 ans, il y avait plus de liens. Très souvent, on n'est plus capable de rejoindre les membres de la famille quand quelqu'un meurt. En ce moment, nous avons un patient à L'Hôtel-Dieu qui a une cirrhose avancée. Il ne sait pas comment joindre sa famille», continue M. Kègle. La Fondation Gilles-Kègle n'assume pas la totalité des frais d'enterrement de tous ceux dont elle réclame le corps. Heureusement. Des démarches sont menées auprès de la Régie des rentes du Québec pour vérifier si la personne prise en charge après sa mort a suffisamment travaillé. Quand c'est le cas, la RRQ débourse 2500 $ pour couvrir une partie des frais funéraires. «Dans la majorité des cas, la Fondation n'a pas à payer pour enterrer les corps que je réclame. Pour la cérémonie d'octobre, nous allons devoir payer pour un seul des corps», dit Gilles Kègle.










