Plantu, le manipulateur de dynamite

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Nicolas Houle
Le Soleil

(Québec) «Un feutre, c'est comme un bâton de dynamite : il faut savoir l'utiliser. On peut faire beaucoup de dégâts. Si on est malin, on peut l'utiliser en essayant de déranger, mais de façon à ne pas humilier inutilement des gens.»

Voilà près de 40 ans que Jean Plantureux, mieux connu sous le pseudonyme de Plantu, manipule des crayons aux allures d'explosifs. Parfois en faisant des dommages, le plus souvent avec une grande adresse. À preuve, celui dont les études en médecine ont mal tourné est à l'emploi du Monde depuis 1972. Il signe aussi des dessins pour L'Express depuis 1991.

Si le métier de dessinateur peut en être un de solitaire, Plantu, lui, en a fait un de globe-trotter. L'artiste français a en effet pris l'habitude d'aller à la rencontre de ses pairs partout autour du globe, s'intéressant à leurs techniques, leurs conditions de travail, aux tabous auxquels ils font face. Lors d'un passage à Québec, il y a quelques années, il a demandé à rencontrer le caricaturiste du Soleil, André-Philippe Côté. Les deux hommes se sont liés d'amitié et, désormais, Plantu profite de ses séjours au pays pour le visiter; il était en ville un peu plus tôt cette semaine.

Dessiner la paix

L'intérêt de Plantu pour le travail des dessinateurs politiques de la planète et pour l'incidence de leurs réalisations trouve écho dans le mouvement Cartooning for Peace, qu'il a mis sur pied avec Kofi Annan, ancien secrétaire de l'ONU. Sous cette bannière, il organise des expositions et des conférences, où les dessins de Côté, notamment, se retrouvent.

«Quand il y a eu la vague contre les Danois [l'affaire des caricatures de Mahomet], Kofi Annan m'a demandé de venir à New York. Ça faisait 10 ans qu'on se voyait et qu'on se disait qu'on devait organiser une rencontre internationale des dessinateurs de presse pour parler du sens de la responsabilité journalistique de nos images. On l'a organisée.»

Estimant que les caricaturistes ont aussi la tâche d'apporter des signes de paix là où il y a des conflits, son organisme a mis sur pied l'an dernier à Jérusalem, Tel-Aviv, Ramallah et Bethléem des rencontres entre dessinateurs israéliens et palestiniens.

Les maints voyages de Plantu l'ont mené à Tunis en 1991, où il exposait. En pleine nuit, on l'a tiré du lit pour une rencontre mystérieuse. Un certain Yasser Arafat voulait lui parler. L'oeuvre du caricaturiste était appelée à jouer un étonnant rôle his­to­rique: en sa présence, le défunt chef de l'OLP a signé un dessin où il a reproduit l'étoile de David, une façon de dire qu'il reconnaissait l'État israélien. L'année suivante, Plantu était de passage en Israël et a fait signer Shimon Pérès, leader de la diplomatie israélienne, sur le même papier. À l'époque, c'était la première fois que des leaders des deux camps paraphaient un même document.

«Ce qui est curieux, c'est quand je suis revenu et que j'ai montré le dessin, personne n'a réagi. Il ne s'est rien passé pendant neuf mois, jusqu'à ce que je gagne un prix à un festival du scoop. Après, le milieu s'est rendu compte...»

L'opinion en péril

En 40 ans de carrière, Plantu a vu son métier se transformer. Outre la révolution Internet, qui a apporté le meilleur - une importante source de diffusion - et le pire - un lieu de manipulation permettant de distordre le discours -, l'un des aspects les plus inquiétants est la disparition des journaux.

«L'opinion est en voie de disparition et nous, nous sommes aux avant-postes, constate-t-il. Il faut le voir comme une armée dans les tranchées : qui on envoie en premier? Ce sont les caricaturistes. Et qui va morfler [encaisser] en premier? Ce sont les caricaturistes, mais l'armée va morfler après. C'est-à-dire que nous, on sait où l'opinion va disparaître.»

Pour illustrer son propos, Plantu évoque un collègue russe : à l'époque de Boris Eltsine, ils étaient une centaine à pouvoir critiquer le pouvoir, alors que désormais, ce dessinateur oeuvre seul. Bien que l'opinion soit cons­tamment menacée, par le politically correct ou par la disparition des journaux, Plantu, lui, n'est pas près de ranger sa plume.

«J'aurais 20 ans, je serais encore plus motivé à entrer dans ce boulot-là. Je me dis que c'est aujourd'hui qu'il y a un combat sensationnel à mener.»

André-Philippe Côté vu par Plantu

«Quand je vois André-Philippe faire ses aquarelles et que je suis incapable de faire le millionième de ça, ça me bouscule, ça me fragilise et, en même temps, ça m'enrichit. Le rencontrer, à chaque fois, me nourrit : en plus de mieux nous connaître, j'en

apprends plus sur des sujets de société.»

Plantu vu par André-Philippe Côté

«Quand j'ai commencé, il y avait quelques caricaturistes qui étaient pour moi des modèles. Je trouve qu'il y a chez Plantu une critique sociale, qu'il y a un engagement dans ses dessins, une prise de position. [...] Ici, au Québec, il y a une petite tendance à ramener le dessin vers le divertissement, l'humour, le gag, ce qui ne m'attire pas tellement. Je préfère la caricature où l'on est un acteur social.»

Plantu est l'invité de la semaine à Bazzo.tv. On pourra le voir jeudi soir, dès 21h, à Télé-Québec.

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