Ritalin: une bombe potentielle pour ados fragiles

Les jeunes rencontrés par Le Soleil affirment qu'il...

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Les jeunes rencontrés par Le Soleil affirment qu'il est très facile de se procurer du Ritalin.

Daphnée Dion-Viens
Le Soleil

(Québec) Le trafic de Ritalin à l'école existe. Le phénomène est peut-être marginal, mais il est bien réel. Avec deux fois plus de jeunes qui consomment des psychostimulants qu'il y a 10 ans, des voix s'élèvent pour dénoncer la banalisation de ces médicaments qui deviennent une drogue pour certains. Des jeunes racontent.

«Ça crée une dépendance aussi forte que n'importe quelle autre drogue. C'est plus dur à contrôler parce que c'est plus accessible. Surtout si on te l'a prescrit.»

Nicolas* avait 13 ans lorsqu'il s'est fait prescrire de la Dexédrine pour la première fois. Ce psychostimulant, de la même famille que le Ritalin, permet de traiter le trouble du déficit de l'attention. Mais rapidement, ces petites pilules sont devenues une véritable drogue pour lui.

«J'ai commencé à prendre ça avec de l'alcool, avec un ami. On a vite compris que ça avait un effet si on en prenait beaucoup. Tu deviens speedé, tu dors pas... C'est comme des amphétamines. Ça donne un high

Nicolas a donc commencé à prendre ses médicaments de façon irrégulière, afin de pouvoir prendre plusieurs comprimés d'un coup. «Plutôt que d'en prendre deux par jour comme prévu, j'en prenais trois ou quatre. J'ai même déjà pris jusqu'à huit pilules en une nuit», raconte le jeune homme, originaire du Bas-Saint-Laurent.

Puis, en arrivant dans une nouvelle famille d'accueil, l'accès à ses médicaments devient encore plus facile. «Au lieu de me donner mes pilules en petite quantité, on me donnait le pot au complet. J'en avais 60 d'un coup. J'en consommais beaucoup. Je ne dormais plus.»

De 2 à 3 $ la pilule

Nicolas a aussi commencé à en vendre. À l'école, en ville... partout. «À un moment donné, je n'en prenais plus la fin de semaine, je les gardais pour les vendre à l'école. Beaucoup de monde m'en demandait. Je vendais ça 2 $ ou 3 $ la pilule. Avec l'argent, j'arrivais à me payer d'autres drogues.»

Il a longtemps pu vendre à l'école sans se faire embêter. «On m'a déjà fouillé parce qu'on me soupçonnait d'avoir de la drogue sur moi. Ils ont trouvé mon pot de médicaments et ils m'ont juste demandé de ne plus l'amener à l'école», raconte-t-il. Ce qui ne l'a pas empêché de recommencer.

«J'ai toujours bien caché mon jeu, j'étais hypocrite. Pendant trois ans, personne ne s'est rendu compte de rien.» Jusqu'au jour où sa famille d'accueil réalise qu'il manque la moitié des pilules dans son pot de Dexédrine. Le choc. Après plusieurs discussions, Nicolas accepte d'entreprendre une thérapie au centre Portage, à Saint-Malachie, où Le Soleil l'a rencontré cette semaine.

Les histoires comme celle de Nicolas sont fréquentes au centre Portage. «Sur 10 jeunes qui rentrent ici, il y en a neuf qui ont un diagnostic de trouble du déficit de l'attention», affirme son directeur, Serge Comeau.

«À l'arrivée du jeune, il faut faire le ménage, poursuit-il. Il faut démêler ce qui correspond à un besoin et ce qui ne l'est pas. C'est difficile de casser les vieux patterns. Quand les jeunes arrivent ici, ils veulent tous aller voir des médecins. Nous, il faut être très vigilant parce que souvent, ce n'est pas pour les bonnes raisons. On la connaît, la game...»

Dans certains cas, il y a beaucoup de pression de la part de la famille pour que le jeune continue à prendre des médicaments pour traiter son déficit de l'attention, ajoute M. Comeau.

Il y a aussi des ados qui n'ont jamais eu de prescription, mais qui ont vite compris qu'il n'y avait pas beaucoup de différence entre un comprimé de speed et de Ritalin. Maxime*, un jeune homme de 18 ans originaire de la Beauce, en a consommé à partir de 15 ans.

«C'était très facile d'accès dans mon coin. À un moment donné, il y a eu une pénurie de speed à cause de la police, et le marché s'est transféré vers ça. J'ai vu des revendeurs refiler des Ritalin plutôt que du speed pour développer leur clientèle et créer une habitude. Ç'a marché. Ça se vendait entre 2 $ et 5 $ la pilule, et il y a beaucoup de monde qui sont restés accrochés à ça.»

De fil en aiguille, Maxime a expérimenté d'autres substances. Avant d'arriver au centre Portage, il consommait des antidépresseurs, des médicaments antidouleur et même de la morphine. «C'était facile à trouver», lance-t-il.

Une drogue à la mode

Même si le nombre de jeunes à qui on prescrit du Ritalin a presque doublé depuis 10 ans (voir l'encadré), Serge Comeau n'est pas prêt à dire que l'accès aux médicaments est nécessairement plus facile qu'avant. Mais il y a certainement plus de jeunes qui en consomment, dit-il. «Les médicaments, c'est une mode culturelle. Les jeunes veulent tout avoir rapidement, ils vivent dans l'instantanéité. Cette drogue-là correspond aux années 2010. On est gelé rapidement, et c'est facile à avoir.»

De leur côté, Nicolas et Maxime s'en sont sortis et ils ont repris confiance en eux. Les deux jeunes hommes sont allés récemment parler de leur expérience dans des écoles secondaires. Une expérience qu'ils ont beaucoup appréciée. «Les pilules, ç'a un gros impact parce que tu peux en avoir besoin longtemps. Et si tu arrêtes, tu peux avoir des effets secondaires», lance Nicolas.

Ce dernier a d'ailleurs arrêté de prendre des médicaments pour traiter son déficit de l'attention depuis quelques semaines. «Avant, je m'en servais comme une béquille parce que je me disais que je n'étais pas bon à l'école. Depuis que j'ai changé mes comportements, j'arrive à fonctionner sans médicaments», dit-il fièrement.

Même s'il reconnaît que ces pilules aident plusieurs jeunes à mieux fonctionner, M. Comeau se préoccupe néanmoins de la banalisation qui entoure la prise de médicaments chez les ados. «Il faut faire attention, prévient-il. C'est une bombe pour des jeunes qui sont fragiles à la dépendance.»

* Par souci de confidentialité, les noms des jeunes ont été changés.

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