Depuis plusieurs semaines, le nombre de pouliches augmente et les questions fusent. Les jeunes, les vieux, les fonctionnaires, les artistes (et les journalistes!) veulent comprendre. Mais l'individu Pouliche, probable oiseau de nuit, se fait discret. Sur Facebook, là où les gens posent leurs questions, il a été dit que c'est une femme, habillée de noir, qui court comme une gazelle. Nous dirons donc «elle», sans toutefois être sûr de la justesse du pronom. On a échangé un peu avec elle, par courriel.
«L'objet de mon projet est de faire sourire.» Qu'on se le tienne pour dit, rien à voir avec les gangs de rue, ou des repaires de prostituées, comme on l'a entendu plusieurs fois. Juste faire sourire. Le choix de la pouliche s'est imposé. «C'est un clin d'oeil à la génération que nous sommes, jeunes adultes et grands enfants, symbole pacifique, unisexe et féerique.»
«Une promenade dominicale, un état des lieux, ma ville ne m'appartenait pas. Elle ne m'appartenait plus. Les immeubles sont des consortiums, les patrimoines deviennent condominiums, les barrières sont braquées et les commerces abandonnés volontairement. Je vis dans une ville un peu grise finalement, une amante blasée, qui ne sort ses attraits que pour les sorties bien encadrées et qui se couche tôt trop souvent. J'ai voulu posséder cette ville que je n'ai plus les moyens de me payer, alors quoi de mieux que de la décorer.»
Une réappropriation de la ville qui passe par les artefacts les plus triviaux : les fils électriques et le béton. L'individu Pouliche semble être une adepte du graffiti qu'elle voit comme «porteur de vitalité et d'un partage d'esthétisme. Il est illégal sans être immoral, il fait réagir sans blesser, et laisse une trace».
Quant aux fils, «ils sont hauts, omniprésents, ils font partie du paysage, je devais les faire participer à mon projet», explique-t-elle.
Peu de gens savent qui se cache derrière l'individu Pouliche. Y compris dans la communauté des graffiteurs et des artistes urbains. Pierre Bouchard, artiste cofondateur du groupe United Colors of Béton, est intrigué par la démarche.»
Comme un super-héros, [ce genre] d'artiste ne doit jamais dire que c'est lui. Je ne connais pas l'auteur de ces manoeuvres, mais il joue avec les codes. Les gangs de rue [suspendaient] des espadrilles [aux fils électriques]. Mais là, élément déroutant, des pouliches sont suspendues, ça vient brouiller les codes. L'artiste crée aussi des pochoirs à l'effigie d'une pouliche; il y a là une belle suite dans le concept. On passe de l'installation à la peinture. De plus, il utilise trois couleurs pour sa peinture au sol. Pour une oeuvre que l'on doit faire en vitesse, je peux affirmer que l'artiste est très méticuleux, même en période de stress.»
Selon Marie-Christine Boulianne, qui fait sa maîtrise en sociologie sur l'art urbain et autres petits délits, «la discrétion fait partie du trip, et ceux qui produisent le plus sont souvent ceux qui restent cachés». Il semble que si on en sait trop sur ces pouliches, on n'en verra plus apparaître. L'imaginaire que ça éveille est peut-être plus beau que toute explication rationnelle. Marie-Christine Boulianne connaît l'individu Pouliche... Une histoire d'amour serait à la source de ce «poulichage».
À cause de cet anonymat, il n'a pas été facile d'entrer en contact avec l'individu Pouliche. Ça a pris plusieurs semaines. C'est grâce à Facebook qu'on y est parvenu. Par une personne intermédiaire d'abord, puis par courriel. Elle a refusé d'appeler, refusé de nous rencontrer.
Seuls quelques échanges écrits nous ont permis d'en savoir plus. Les messages sont anonymes, l'adresse courriel qu'elle utilise a été créée expressément pour communiquer avec nous. «L'anonymat vient avec le graffiti. Il fait partie du besoin de dire, de revendiquer, mais sans prendre de pouvoir, sans participer à la médiatisation», écrit-elle.
Apaiser les inquiétudes
Elle raconte avoir accepté de nous écrire pour apaiser quelques inquiétudes, pour répondre un peu aux interrogations... mais pas trop, parce que «la revendication n'est pas obligée d'être explicitée, elle peut être vécue différemment par tous». L'art urbain, tout illégal soit-il, peut être beau. «Quand il y a du beau, du nouveau, il faut se rincer l'oeil.» C'est tout. Profitez-en, elle continuera tant que... tant que quoi? On ne sait pas.
La rigueur journalistique imposait d'avoir une preuve qu'on communiquait avec la bonne personne. N'importe qui peut se cacher derrière une adresse courriel. La preuve est arrivée jeudi matin. Dans un ultime courriel, l'individu Pouliche nous invitait à nous rendre sur la rue Caron, et à récupérer une petite enveloppe qu'elle avait collée derrière une boîte électrique - une de celles décorées par Ex Muro. Sur la une du Soleil de mercredi, une pouliche rose, bleu et jaune était peinte au pochoir. La même pouliche que partout en ville. Sourire.






































