En procédant à la révision des programmes de sécurité du revenu, l'ex-sous-ministre Michel St-Pierre a découvert que la moyenne d'endettement des agriculteurs du Québec est 45 % plus élevée que dans tout le reste du Canada. Cela représente environ 30 000 $ de plus en service de la dette (intérêts et capital) par année, apprend-on dans son rapport rendu public vendredi.
Daniel-Mercier Gouin, professeur d'économie agroalimentaire à l'Université Laval, qualifie la situation d'«inquiétante». «Depuis environ 15 ans, l'endettement des fermes au Québec va croissant. Nous sommes passés de 25 $ de revenu net par tranche de 100 $ de dette à seulement 5 à 6 $ de revenu net par 100 $ de dette», explique-t-il.
Les raisons sont multiples. La plus visible tient sur quatre grosses roues. Une étude du groupe de recherche Traget de l'Université Laval a déjà révélé que les fermiers québécois possèdent plus de tracteurs que leurs voisins canadiens et qu'ils les paient plus cher, même s'ils ne sont pas plus performants et qu'ils entretiennent moins de superficies cultivées. En 2006, la moyenne était de 3,65 tracteurs par ferme pour une valeur marchande de 71 179 $.
Il faut aussi noter l'augmentation constante du prix des terres agricoles et les prix inégalés des quotas de production, surtout dans le secteur laitier. La croissance coûte donc très cher et freine la consolidation des entreprises. La taille des fermes du Québec, qui fait frémir certains groupes de pression agricoles, demeure très ? pour ne pas dire trop ? modeste par rapport aux standards du Canada et des États-Unis.
Si les agriculteurs peuvent se permettre de vivre dans un monde à part, c'est qu'ils bénéficient de l'assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA), laquelle compense la différence entre les coûts de production et les prix du marché dans 17 productions.
Ce programme gouvernemental est devenu l'équivalent d'une «job permanente», lance M. St-Pierre. Comme les revenus sont prévisibles et sécurisés, les institutions financières ouvrent les vannes. D'autant que les prêts agricoles sont aussi garantis à 50 % par la Financière agricole du Québec, le bras financier du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation.
L'ancien haut fonctionnaire fait aussi ressortir un autre «modèle québécois». Ici, le transfert de ferme fait l'objet d'une vente avec beaucoup de zéros et permet aux agriculteurs sortants de prendre une retraite comme tous les autres salariés. Dans le reste du Canada et aux États-Unis, la passation des terres familiales se fait plutôt par testament, à la mort du paternel, qui donne sa ferme en héritage à ses enfants devenus grands. En attendant, les deux générations cohabitent.
«Nos jeunes agriculteurs ont plus de pouvoir, mais ils commencent leur vie professionnelle avec une grosse dette», souligne M. St-Pierre.
Parfois, leur santé y passe. Le vieux routier a rencontré des centaines d'agriculteurs pour pondre son rapport dévoilé vendredi. Parmi eux, des fermiers en pleine détresse psychologique qui l'ont touché en plein coeur. Oui, ils en ont marre de voir leur métier dévalorisé. Oui, ils vivent des difficultés familiales. «Mais la toile de fond, c'est toujours l'endettement», a noté M. St-Pierre.
Le banquier qui appelle tous les deux jours pour être remboursé, le livreur de moulée qui demande à être payé comptant, la marge de crédit remplie à pleine capacité et qui ne peut plus être augmentée... Cela doit être drôlement difficile à supporter.
Bien qu'il reconnaisse l'empressement des banquiers à prêter de l'argent, Christian Lacasse, président de l'Union des producteurs agricoles et producteur laitier à Saint-Vallier de Bellechasse, ne s'inquiète pas outre mesure de l'endettement de ses pairs. Selon lui, il faut y voir un signe de vitalité de l'agriculture québécoise. «Ça veut dire qu'on a investi dans nos fermes et dans les nouvelles technologies pour les rendre plus performantes», dit-il.












