Cueilleurs urbains, glaneurs, gratuivores, déchettariens, dumpster divers, freegans... Les noms ne manquent pas pour décrire ces grands critiques de la société de consommation, qui fouillent les poubelles à la recherche d'aliments comestibles n'ayant pas trouvé preneurs.
Le mouvement a commencé aux États-Unis, avant de s'étendre en Europe et maintenant au Québec.
Lundi, 19h30, Marché du Vieux-Port. Caroline Bélanger, notre guide, se penche dans un conteneur vert destiné au compost. Une bonne quinzaine de brocolis ayant plutôt bonne mine sont récupérés, en plus de quatre choux-fleurs, quelques oignons, des carottes et un poivron rouge. Pas mal pour un début de semaine.
«Ces temps-ci, il y a vraiment des belles affaires au marché!» nous avait prévenu Caroline.
Elle et son complice, Geoffroy Ménard, fouillent ainsi les poubelles au même rythme qu'ils font leur épicerie, soit une fois la semaine environ. Ils transforment leurs trouvailles avant qu'elles ne soient véritablement gâchées. Il faut parfois y mettre toute la nuit.
La motivation est politique bien plus qu'économique. Se nourrir avec les restes des commerçants devient une façon de protester contre la société de surconsommation. On plonge dans les ordures comme d'autres se promènent à vélo ou s'habillent dans les friperies. Caroline, elle, fait les trois.
Le Marché du Vieux-Port, c'est le centre d'approvisionnement numéro un des glaneurs de Québec pour les produits frais. Mais tous les conteneurs des boulangeries, des fruiteries et des supermarchés sont susceptibles d'être visités.
Ceux des grandes chaînes sont plus difficiles d'accès. Plusieurs utilisent des compacteurs afin de diminuer le volume de leurs déchets et leur facture de collecte. D'autres mettent carrément des cadenas sur leurs poubelles pour en interdire l'accès. Les choses sont plus simples chez les indépendants et en banlieue.
Si le phénomène est surtout urbain, Cap-Rouge, Sainte-Foy et Beauport sont devenus des lieux de cueillette privilégiés pour ceux qui ont accès à une voiture.
Geneviève, 26 ans, s'y rend régulièrement : «C'est tellement plus facile!» Elle a fait ses armes à Montréal et en France, où le grand nombre de marchés publics, de fruiteries, de boulangeries et de marchés ethniques est synonyme d'abondance pour les glaneurs.
Des cartes sont d'ailleurs disponibles dans Internet pour indiquer les meilleurs endroits de collecte et les heures auxquelles il vaut mieux se présenter. Des membres de coopératives d'habitation s'y adonnent régulièrement.
Des organismes préparent également des buffets gratuits à partir d'aliment récupérés lors d'événements associés à la gauche.
La méthode a été importée à Québec. Lors du campement autogéré contre Rabaska, cet été, une soixantaine de personnes se sont nourries pendant une semaine avec de la nourriture donnée ou récupérée dans les poubelles.
Le budget initial de 1000 $ dévolu à la bouffe n'a même pas été entièrement dépensé.
Dans la capitale, les glaneurs sont toutefois moins organisés. Aussi est-il difficile d'estimer leur nombre. Caroline, par exemple, a récemment appris qu'un couple d'infirmiers qu'elle côtoie à l'occasion s'alimente aussi dans les poubelles «pas parce qu'ils sont dans le besoin, mais parce que ça les écoeure de voir tout ce qui se jette».
Une conférence
Geneviève, elle, y voit une façon de contourner le travail salarié. La semaine dernière, elle donnait une conférence sur la cueillette urbaine dans les locaux de l'Éco-Quartier du Centre Jacques-Cartier, un collectif d'une trentaine de jeunes citoyens des quartiers centraux de Québec qui font la promotion de l'écologie urbaine. Une douzaine d'intéressés, pas nécessairement convaincus, ont écouté ses conseils pendant que des convertis préparaient des galettes avec de la farine et des carottes récupérées lors d'une cueillette précédente.
«Il y a plein de préjugés envers les gens qui récupèrent de la bouffe dans les poubelles, mais ça devrait être encore plus gênant de jeter autant de bonnes choses à manger», lance la jeune femme, qui avoue «faire ça de nuit et en gang» parce qu'elle a de la difficulté à supporter le regard des passants.
Aux sceptiques, elle fait remarquer que «quand on récupère des sacs de poubelle remplis de pains ensachés, on est loin du dégueulasse». Et puis il y a des règles d'hygiène de base, comme éviter les produits qui touchent aux parois du conteneur et laver les aliments qui ne sont pas emballés avec du vinaigre avant de les consommer. Geneviève jure n'avoir jamais été malade.










