Pendant 18 ans, il a aidé le couple à aménager leur domaine, qu'ils occupaient six mois par année. «On pourrait dire que j'étais le bras droit de Chloé», commence M. Fraser, au bout du fil.
Lorsqu'elle a entrepris de planter des arbres, de mettre des plates-bandes et d'aménager un immense jardin, il a mis la main à la pâte, en bon voisin et ami. Sur une île de 200 propriétés, où l'on est 25 l'hiver et 1000 l'été, les voisins se serrent les coudes.
Gilles Carle était fasciné par les voyages en bateau de son voisin, un peu marin, homme à tout faire, et aussi propriétaire du restaurant de l'île, Entre deux marées, où il venait souvent. De son terrain «d'un fleuve à l'autre», comme le dit M. Fraser, à proximité du quai, il rêvait de prendre le large. Ensemble, les deux hommes ont rejoint la Côte-Nord, un certain mois de mai, puis Tadoussac, une autre fois. «Il me disait : ?Un jour, Jacques, on va partir juste tous les deux, pis on va faire le tour du monde?», se souvient M. Fraser.
Témoin de la maladie
Les premiers signes de la maladie de Gilles Carle sont apparus il y a une dizaine d'années. M. Fraser fut témoin de ses premiers
moments d'absence, alors qu'il l'aidait à débroussailler pour faire un lac au nord de sa maison?: «Tout à coup, il tombait. Il se relevait en croyant avoir trébuché sur une branche, mais il n'y avait rien. Il ne s'en est pas trop fait, au début, mais ça a vite dégénéré.»
De nombreuses fois, il a transporté le cinéaste, en chaise roulante, à bord de son bateau. Il a vu la maison du couple se transformer : rampes, lit d'hôpital, etc. De bon coeur, il a offert son aide à la dame de la maison pour aménager la grange, qui est devenue le refuge de Gilles Carle lorsqu'il a perdu l'usage de la parole. «Je dis grange, mais c'était un château, confie M. Fraser. Il y avait du chauffage, une douche, un lit... L'été, il dormait et mangeait là. C'était vaste, tranquille, il aimait ça. C'est là qu'il peignait.»
Une toile en cadeau
Faute de mots, l'artiste s'est mis à peindre et à dessiner avec vigueur. Il a d'ailleurs donné une de ses toiles à M. Fraser, en 1998. «C'est une femme - il aimait beaucoup les femmes, Gilles - à moitié nue; on lui voit les seins, le visage, pis toute...», décrit M. Fraser, qui a bien averti les locataires de son chalet, où se trouve le cadeau, de ne pas toucher ladite oeuvre. «Je la surveille... Je pense que je vais l'enlever de là et la garder précieusement», dit-il.
Il y a cinq ans, Chloé Sainte-Marie a mis la maison en vente. Selon M. Fraser, le nouveau propriétaire, un chirurgien-dentiste de l'hôpital Sainte-Justine de Montréal, a tout conservé tel quel.
Le passeur de l'île Verte dit qu'il compte bien venir rendre un dernier hommage à son célèbre voisin, à l'occasion des funérailles nationales qui devraient être célébrées cette semaine.











