L'art de prédire l'imprévisible

Normand Provencher
Le Soleil

(Québec) Le premier scénario de Xavier Dolan, J'ai tué ma mère, ne serait jamais devenu un film si son sort avait été laissé entre les mains de Téléfilm Canada, a-t-on appris cette semaine dans La Presse. Personnages trop minces, dialogues pas assez forts, structure déficiente, autant de supposés défauts relevés par les fonctionnaires culturels fédéraux ayant conclu à la non-viabilité du projet.

On connaît la suite. Ne reculant devant rien, surtout pas une rebuffade de rond-de-cuir, Dolan a relevé ses manches, financé lui-même son film qui s'est finalement retrouvé à Cannes et dans une multitude de festivals internationaux.

L'exemple de Dolan, aussi incroyable soit-il, ne constitue pas une exception dans le petit monde du cinéma québécois, dont la survie repose presque essentiellement sur les subsides gouvernementaux. On ne le saura jamais, mais combien de films n'ont jamais vu le jour après avoir été écartés sur la seule foi d'un rapport de lecture d'un jury composé souvent des mêmes personnes? Combien de productions supposément prometteuses sont écartées faute de moyens?

Créateur hors pair s'il en est un, Robert Lepage connaît la chanson. Après cinq longs-métrages, l'artiste multidisciplinaire a décidé de tourner le dos au cinéma, irrité et tanné d'avoir à justifier ses projets devant les bailleurs de fonds de Québec et d'Ottawa. Pour cette raison, et c'est dommage, l'adaptation de sa Trilogie des dragons ne verra peut-être jamais le jour.

La raison est à la fois simple et complexe. Un film est d'abord et avant tout une idée dont seul son auteur possède une vision claire du résultat à l'écran. Sur papier, c'est souvent autre chose. Il faut savoir mesurer la pertinence du projet, sa créativité, son originalité et aussi son potentiel de succès au box-office, personne ne voulant financer trop de films qui ne seront vus que par deux pelés et trois tondus. Entre le blockbuster québécois, style De père en flic, et le film d'art et d'essai, tous les genres doivent avoir une chance, encore faut-il déterminer les heureux élus parmi les nombreux appelés.

Imaginez un réalisateur québécois ayant eu l'idée, avant l'écrivain Winston Groom et le scénariste Eric Roth, d'un certain Forrest Gump.

Les fonctionnaires de Téléfilm Canada et de la Sodec auraient eu à déterminer le bien-fondé de financer l'histoire d'un type un peu maboule qui, assis sur un banc de parc, raconte à tout un chacun ses rocambolesques succès comme joueur de football dans la LCF, soldat dans l'armée canadienne en Afghanistan, pêcheur de crevettes à Matane, coureur de fond à barbe de Gaspé en Outaouais et investisseur millionnaire dans Exfo.

Mon pauvre, votre histoire ne tient pas la route un seul instant, qui voudra aller voir un film sur votre simple d'esprit, soyons un peu sérieux, nom d'un capitaine Bonhomme.

À l'inverse, il y a les fausses bonnes idées. On peut se demander quelle mouche a pu piquer les gens de Téléfilm et de la Sodec d'avoir donné le feu vert au projet de Pour toujours les Canadiens. Sur papier, peut-être le projet laissait-il entrevoir un certain potentiel, mais ce n'est qu'une fois au grand écran qu'on s'est rendu compte que rien ne marchait dans ce publi-reportage sur la Sainte-Flanelle. Les fonctionnaires ont-ils peut-être conclu que le film, malgré ses faiblesses, était promis à un beau succès au box-office en raison du centenaire du Canadien.

Au cinéma comme ailleurs, the name of the game is money. Chacun cherche le Saint-Graal capable de faire exploser le box-office. Des gourous ont mis sur papier des formules mathématiques complexes pour mesurer les chances de succès d'un film. Or, comme le dit si bien le slogan d'une certaine chaîne de quincaillerie, si ça existait, on l'aurait...

Sincèrement, qui d'entre vous aurait parié un seul huard sur une histoire pour adolescents avec vampires et loups-garous, style Twilight? Pas moi en tout cas, over my dead body.

Aujourd'hui, à l'aube de la sortie du troisième épisode, le studio Summit Entertainment est mort de rire. Le petit génie qui a convaincu ses supérieurs de placer leurs billes dans ce projet roule certainement aujourd'hui en Lamborghini et jouit d'un compte de dépenses illimité.

C'est toute la beauté - et la dé-solation - de l'affaire. Dans un monde où tout le monde cherche la pierre philosophale, les vrais devins restent (pour le moment) des personnages de cinéma.

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