Ben Harper et l'industrie du coup de main

Nicolas Houle
Le Soleil

(Québec) «Ce qu'il y a de bien à propos des compagnies de disques, c'est qu'elles croient en la musique. On a toujours besoin de gens qui croient en la musique afin d'intéresser le grand public, car autrement, les gens n'entendront tout simplement pas les chansons des artistes.»

Vous croyez entendre parler le grand manitou d'une multinationale du disque? Détrompez-vous. C'est Ben Harper qui cause ainsi. Et il n'a pas terminé. Laissons-le poursuivre.

«Je ne veux pas exagérer, mais si les Beatles n'avaient pas eu une équipe derrière eux, on n'aurait peut-être pas entendu parler d'eux. Alors autant l'industrie du disque se transforme, autant il y a des éléments qui ne changent pas : la musique a besoin d'un coup de main.»

La déclaration d'Harper survient au moment où John Kennedy, pdg de la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI) qualifie de «mythe» l'idée selon laquelle les musiciens n'ont plus besoin des maisons de disques. Bon, on n'est pas dupes. L'IFPI prêche pour sa paroisse en clamant qu'Internet ne peut contribuer à faire connaître des artistes à grande échelle. N'empêche, c'est plutôt vrai.

On était plusieurs à jaser avec Ben Harper, cette semaine. Quatre autres collègues étaient au bout du fil durant cette entrevue sous forme de conférence téléphonique. Cette formule, heureusement peu commune, n'est pas l'approche rêvée pour s'entretenir avec un musicien, mais pour une vedette internationale, c'est efficace : elle peut s'adresser à un maximum de médias dans un minimum de temps. Des pépins techniques ont légèrement changé le programme, or si tout s'était déroulé comme prévu, Harper aurait parlé à la fois au Canada anglais et français ainsi qu'à l'Australie.

Pas sûr qu'à titre d'artiste indépendant, il aurait eu le même rayonnement. À ces entrevues s'ajoutent bien sûr des campagnes de pub, des offensives Web, du travail de placement de produit chez les disquaires, sans compter le travail qui s'est fait en amont, durant la création et l'enregistrement.

Être sur un label, c'est donc la vie rêvée? N'exagérons rien. Le personnel des maisons de disques ayant fondu, le temps que les employés, surchargés de travail, ont pour vendre leurs nouveautés aux médias et aux magasins est terriblement limité : certains l'estiment à une poignée de minutes.

Par ailleurs, une foule de musiciens se plaignent régulièrement d'être pris avec des contrats contraignants ou des pressions sur le plan artistique. Et, bien sûr, si ces artistes rapportent peu, en particulier en cette période économique difficile, leur étiquette risque de les larguer. Parlez-en à Suzanne Vega, qui admet être rendue au point où elle ne voit pas l'utilité d'enregistrer du nouveau matériel avant d'avoir recréé un lien avec son public.

Dans son rapport Investing Music, l'IFPI dénombre plus de 4000 artistes hébergés chez les majors, auxquels s'ajoutent des milliers d'autres chez les indépendants. Du nombre, le quart aurait signé un contrat au cours de la dernière année. Ça reste quand même beaucoup en cette ère où l'on vante l'autoproduction et clame le déclin des labels. Au total, pas moins de cinq milliards de dollars américains seraient investis sur une base annuelle dans le développement des artistes.

Il ne fait nul doute que les YouTube, MySpace et autres outils virtuels ont permis et continueront de permettre à bien des créateurs de faire circuler leur travail. Mais quand on regarde aujourd'hui les milliers, voire les millions d'artistes qui les utilisent, il devient difficile de séparer le bon grain de l'ivraie. Aussi, pour s'illustrer, durer et garder un lien avec les fans, rien de tel qu'une équipe, qu'elle soit indépendante ou pas, grosse ou petite. Moralité de l'histoire? L'industrie du disque poursuit ses mutations, mais sa raison d'être, elle, demeure, bien au-delà des considérations financières : faire voyager et circuler la musique le mieux possible. «Donner un coup de main», comme dirait Ben.

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