Se documenter sur André Mathieu, c'est mettre le doigt dans l'engrenage. Parlez-en au pianiste Alain Lefèvre, qui grappille tout ce qu'il peut sur sa vie depuis 25 ans. Intrigues, rumeurs, questions sans réponses côtoient cette oeuvre magnifique.
Un jour, après un récital où il avait joué Mathieu, Lefèvre se fait aborder par un homme qui le félicitera pour son interprétation, mais le mettra en garde contre le compositeur, puis le mettra en gar-de : lui toucher pouvait porter malheur. «Vous savez, même aujourd'hui, on ne sait pas de quelle manière il est mort et il y a plein de choses dont personne ne veut parler.»
Selon les versions officielles, la cause du décès était une cirrhose ou une crise cardiaque, ce qui est sans surprise chez un alcoolique. Mais cette anecdote, qui heureusement a incité Alain Lefèvre à poursuivre sa mission Mathieu plutôt que l'en décourager, démontre une certaine aura qui plane encore sur la mémoire du génie.
Parmi les légendes répandues sur l'homme, l'une stipule même qu'André n'aurait pas composé ses oeuvres, qui seraient plutôt écrites par son père. Foutaise, dit Alain Lefèvre. Ses accords portent sa signature, celle de sa main immense.
En écoutant les témoignages de tout un chacun sur le compositeur depuis des mois - avec le retour en salle du documentaire de Jean-Claude Labrecque, celui diffusé récemment à Radio-Canada, la sortie de la biographie de Georges Nicholson et le lancement du film de Luc Dionne -, on ne peut que constater les divergences d'opinions. Tous ceux qui, comme Alain Lefèvre, ont voulu en toute bonne foi rendre hommage à Mathieu, se le sont en quelque sorte approprié.
Alors que certains décrivent Rodolphe Mathieu comme un père tyrannique, Luc Dionne n'en croit rien et montre à l'écran un homme de son temps, sévère mais aimant. Côté politique, on entend que le nationalisme d'André serait peut-être né à New York, où il n'arrivait pas à s'intégrer à cause de la langue. Encore là, le réalisateur de L'enfant prodige a de gros doute sur ses supposées allégeances nationalistes, sachant qu'il a adhéré au Bloc populaire canadien (qui prône à la base l'indépendance du Canada) et qu'il a fini sa vie en faisant du porte-à-porte pour l'Union nationale.
Mais comme Dionne le dit si bien, il peut y avoir
20 000 versions de l'histoire de Mathieu. Dans l'homme qui étudie l'homme, il a quelque chose qui n'est pas objectif, renchérit très justement celui qui l'interprète à l'écran, Patrick Drolet.
Parmi les gens qui ont connu Mathieu, il y a son ami, Vic Vogel, musicien et chef d'orchestre montréalais avec qui il veillait au Caprice. Selon lui, André est devenu alcoolique à cause de son père qui lui donnait une petite shot de cognac avant de monter sur scène dès l'enfance.
Alors qu'André Morin a imposé le choix de Mathieu pour la musique des Jeux olympiques d'été de 1976, Vogel a rassemblé l'oeuvre de son ami, notamment en faisant le tour des tavernes où il avait pu laisser un morceau de musique pour payer son alcool. L'idée, déjà, était de faire connaître au monde la musique de ce grand oublié.
La semaine dernière, nous avons appelé l'agent de Vic Vogel pour lui demander qu'il nous rappelle après le visionnement de la première du film L'enfant prodige. Nous aimerions ses impressions. Malaise au bout du fil. Nous n'avons pas été invités, nous ne savons pas si nous allons le regarder et de toute façon, nous partons en voyage. Oups, nouveau mystère.
Au-delà de toutes ces considérations, si nous pouvions seulement rendre à Mathieu la place qui lui revient. N'est-il pas écrit «Je me souviens» sur nos plaques d'immatriculation? soulève Patrick Drolet, qui rêve que l'oeuvre du compositeur soit enseignée au Conservatoire.
Mathieu le romantique est peut-être né à une mauvaise époque, dans le mauvais pays. Mais il n'aura pas été le seul génie malheureux, incompris, oublié. «Ça leur plaira bien un jour», disait même le grand Beethoven.










