Chloé Sainte-Marie: la main tendue

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L'aventure autochtone est loin d'être terminée pour Chloé Sainte-Marie, qui continue de chercher cette part d'elle-même dans l'autre

Valérie Lesage
Le Soleil

(Montréal) Tout un disque en langue innue par une artiste de langue française, c'est aussi inusité qu'inattendu. Et pourtant, comme c'est Chloé Sainte-Marie qui fait la démarche, c'est une suite logique dans un parcours hors normes qui avance vers l'autre, l'Indien, depuis longtemps.

«C'est un grand partage de faire un album qui n'est pas dans ta langue. Tu dois faire un effort pour aller vers l'autre et le comprendre. Je suis allée dans les terres, dans plusieurs réserves, pour essayer de comprendre», explique l'artiste qui éprouvait le désir de chanter Philippe MacKenzie depuis près de 20 ans.

À l'exception de deux poèmes de Joséphine Bacon, celui que Chloé considère comme un des plus grands auteurs-compositeurs-inter­prètes d'Amérique, au même titre que les Bob Dylan, Leonard Cohen ou Neil Young, a composé les paroles et les musiques de Nitshisseniten e tshissenitamin (Je sais que tu sais), le superbe disque qui sera lancé mardi.

MacKenzie a composé pour la chanteuse des mélodies qui coulent comme des rivières, grondent comme le tonnerre, caressent comme une brise, éclairent comme le soleil, consolent comme une mère ou dansent comme des enfants.

Chloé Sainte-Marie, qui a déjà fait honneur à quelques artistes autochtones, avait déjà chanté une poésie de MacKenzie sur son album Je marche à toi. Elle avait été chavirée en l'entendant chanter dans un film de Jacques Leduc (Le dernier glacier, 1984). Après, Gilles Carle lui avait demandé de signer la musique de La postière. Et ensuite, le désir de chanter MacKenzie s'est installé.

«Je dois avoir gardé dans le sang cette envie de chanter les langues indiennes. Je suis métisse, nous le sommes tous. Je ne suis pas de culture indienne, mais mon ancêtre était interprète et partait en mission avec le père Lemoyne au XVIIe siècle.»

Au contact de ses amis autochtones et au fil de ses séjours dans les réserves amérindiennes, Chloé Sainte-Marie a le sentiment d'avoir mieux compris la place de l'homme dans le monde.

«J'aime beaucoup la vision des Indiens face à la terre. Mon père était boucher, il tuait les animaux. Tuer, c'était le mot pour atteindre quelque chose. Un jour, j'ai vu la fille de Roméo Saganash, qui avait six ans à l'époque, regarder une araignée, fascinée. Nous, on l'aurait tuée. La fascination de la petite, son respect de la vie, je ne l'avais pas dans ma famille. Avec les Amérindiens, j'ai appris qu'il n'y a pas de hiérarchie dans la vie. Je trouve ça beau.»

Enrichie par ses apprentissages au contact de l'autre culture, l'idéaliste Chloé rêve du jour où tomberont les préjugés à l'égard des autochtones. Comme bien des Québécois, elle a grandi sans les rencontrer, sans savoir qu'ils étaient arrachés à leurs familles pour être «instruits» dans les pensionnats, sans droit de retourner chez eux, même quand la mort avait appelé un parent.

«Tout ce qu'on savait d'eux, c'est qu'ils avaient un chèque de BS. Comment peut-on ne pas avoir de préjugés après?» demande-t-elle, désolée.

«Il faut que ça cesse! Dans les écoles, on devrait apprendre aux enfants une langue indienne pour leur donner le désir d'aller vers l'autre, pour comprendre qui on est dans notre moitié autre, car on est tous métis. On aurait envie de danser et de chanter avec eux si on savait. Mais on nous apprend l'anglais au primaire... C'est quand même une aberration.»

L'aventure autochtone est loin d'être terminée pour Chloé Sainte-Marie, qui continue de chercher cette part d'elle-même dans l'autre. Après le lancement de son disque, elle partira loin en forêt dans la réserve de Waswanipi. Elle ira rejoindre la grand-mère de Roméo Saganash, qui vit seule dans un chalet au milieu des arbres et des ours.

«Elle n'a pas peur. J'ai besoin d'apprendre d'elle. Je suis hantée. Je ne suis même pas capable de me coucher seule chez moi parce que j'ai trop peur. J'ai besoin de comprendre ce qui fait qu'elle a la paix en elle et que moi, je ne l'ai pas. C'est ça être libre, c'est ne pas avoir peur.»

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