«Eh! Qu'il y a des erreurs de français dans cette chanson-là!» plaisante Ferland en entrant au studio.
«Les gars, le trouble est arrivé!» réplique aussitôt Vigneault en riant de bon coeur.
Avant et après l'enregistrement, les deux hommes se taquinent et se racontent des blagues. Mais pendant le travail, ils sont sérieux, concentrés.
«Un peu de nerf, c'est trop slow!» lance gentiment Ferland aux musiciens.
«N'oublie pas, Jean-Pierre, c'est LaurElou», précise Vigneault après avoir entendu Laurielou dans la chanson.
Ferland se réchauffe, sa voix se place doucement. Les musiciens jouent quatre tonalités plus bas que dans la version originale, mais certaines notes sont encore hautes pour Ferland. Au fil des essais, il s'installe dans la chanson et c'est fascinant de l'entendre la transformer jusqu'à ce qu'elle devienne complètement Ferland; ce qui ravit tout le monde en studio. Quand il mord dans les mots «amant jaloux», il y met une émotion qui n'appartient qu'à lui.
«La chanson d'un autre, c'est compliqué, dit Vigneault. On entre dans un autre univers mental et physique parce qu'il faut que la chanson finisse par nous être tellement familière qu'on ait l'impression de l'avoir écrite soi-même. C'est très près d'un job de comédien.»
«S'amener doucement»
Tous les invités des duos Vigneault, de Charles Aznavour à Loco Locass, amèneront les chansons dans leur propre univers. Dans le Jack Monoloy que Florent Vollant a enregistré à Malioténam, on entend la nature sauvage, le battement d'ailes d'un oiseau. Dans la Madame Adrienne de Lynda Lemay, la chaleur des guitares folk. Et tantôt, un blues bien senti pour J'ai mal à la Terre, interprétée par le père et sa fille, Jessica Vigneault.
«On a fait attention de toujours faire commencer l'invité pour que la chanson soit identifiée à lui. Après, je m'amène doucement», précise Gilles Vigneault.
Jean-Pierre Ferland aurait choisi Quand vous mourrez de nos amours, mais Guy Béart la voulait aussi.
«J'ai dit à Jean-Pierre : "Il est plus vieux que toi, il a 82 ans, il ne faut pas trop lui en demander!"» raconte Vigneault en souriant.
C'est Alison, la femme de Vigneault, qui a suggéré Gros Pierre, que le directeur musical, Bruno Fecteau, entendait en country.
«J'ai posé la question, pour savoir si c'était vrai, l'histoire de Gros Pierre, et oui, ça l'est. Laurelou s'est manifestée à lui, mais par un coup dans un ballot de foin qui voulait dire qu'elle l'aimait. À partir de ce moment, j'ai mieux compris la chanson», raconte Ferland.
Ce dernier jour de janvier, on n'enregistrera que la voix de Jean-Pierre Ferland et la partition des musiciens. La voix de Gilles Vigneault sera enregistrée un autre jour. Elle pourrait se superposer à l'autre pour créer des harmonies, tout simplement. Ou peut-être habiter un couplet entier. L'interprétation de Ferland, avec ses belles surprises, force le directeur musical à repenser son plan initial.
Après le passage du grand Jean-Pierre, on a le temps de dîner au restaurant du coin, où le serveur propose, le plus sérieusement du monde, une soupe au riz et nouilles qui fait pouffer de rire toute la tablée. «Des patates avec ça?» rigole le pianiste. Le pauvre serveur ne se rend pas compte que le chef s'est payé sa tête!
Vers son jardin à soi
De retour au studio, en attendant sa fille Jessica, Gilles Vigneault me parle des ateliers de chanson qu'il donnera à Natashquan l'été prochain pour de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes. Puis, arrivent sous mes yeux les projets d'illustrations de la pochette du disque de duos. La graphiste est passée plus tôt dans la matinée pour déposer ses idées et l'une d'elles séduit tout le monde : deux chaises de couleurs vives, tournées vers le fleuve. Ça dit le pays de Vigneault, ça dit les rencontres, et c'est très beau.
«Tu sais que je n'ai gagné qu'un Félix en carrière et c'était pour la plus belle pochette d'album?» me confie l'artiste.
C'est sidérant. Tous ces chef-d'oeuvre qui sont devenus des classiques, qui sont inscrits dans la mémoire du peuple et que les universitaires étudient... Des perles que le milieu artistique refuse de reconnaître comme telles. En fait, Gilles Vigneault a aussi reçu un Félix hommage en 1985. Il n'est pas allé le chercher (on peut comprendre!), et l'ADISQ ne le lui a jamais envoyé...
«Ça laisse froid. À un moment donné, on passe par-dessus. Ça ne veut pas dire qu'on est au-dessus de tout, mais au-dessus des prix et du vedettariat. On revient à son jardin à soi pour faire pousser des fleurs meilleures qui vont pousser mieux.»
Gilles Vigneault se consacre donc à ses fleurs. Et dimanche, il ne tenait pas à inviter une journaliste dans son jardin. C'est elle qui a demandé à y entrer et c'est probablement Alison qui a tracé l'ouverture. La confiance du jardinier a parfois été trahie, et puis il ne sent pas le besoin de s'exposer. Mais sa femme est contente que quelqu'un puisse témoigner de ces rencontres d'exception. Après tout, l'histoire à raconter, par le disque de duos, c'est la transmission d'un formidable héritage.











