Quand le nu faisait jaser

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Le nu s'expose

Photos Photos : Le nu s'expose

Lilias Torrance Newton, Nu, 1933. Huile sur toile,... (MNBAQ)

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Lilias Torrance Newton, Nu, 1933. Huile sur toile, 203,2 x 91,5 cm. Collection particulière

MNBAQ

Richard Boisvert
Le Soleil

(Québec) Le Nu de Lilias Torrance Newton devait à l'origine faire partie d'une exposition du Canadian Group of Painters, en 1933. Le conseil d'administration de l'Art Gallery de Toronto avait toutefois refusé d'accrocher le tableau. 

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Symphonie pathétique, 1925. Cette... (MNBAQ) - image 1.0

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Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Symphonie pathétique, 1925. Cette huile sur toile de 124,8 x 112,1 cm a été achetée par le Musée national des beaux-arts du Québec, puis restaurée par le Centre de conservation du Québec.

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Elle était assise sur une colline dominant la... (MNBAQ) - image 1.1

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Elle était assise sur une colline dominant la ville, 1940, d'Henry George Glyde. Caséine sur panneau de fibre de bois, don de Helen Collinson, qui était au Glenbow Museum, à Calgary.

MNBAQ

À ses yeux, le sujet représenté n'était pas un nu (nude), mais une femme nue (naked) puisqu'elle porte des sandales vertes, du maquillage et des ongles vernis. Redécouverte grâce aux recherches menées par la conservatrice Michèle Grandbois et par Anna Hudson, professeure à l'Université York de Toronto, l'oeuvre de grand format réapparaît pour la première fois dans l'exposition Le nu dans l'art moderne canadien, 1920-1950, à l'affiche au Musée national des beaux-arts du Québec à compter de jeudi.

Les deux sculptures qui accueillent le visiteur à l'entrée lui laissent pressentir l'expérience qui l'attend. Affichant des proportions idéales, la très académique Déesse d'Alfred Laliber­té répond aux antiques canons de la beauté. À sa droite, l'audacieuse Femme accroupie de Charles Daudelin marque, aux limites de la figuration, la distance franchie en moins de 25 ans.

En sept grands volets organisés à peu près chronologiquement, Le nu dans l'art moderne canadien, 1920-1950, à l'affiche au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), permet de comprendre comment, dans l'élan de la modernité, le regard critique est passé de l'universel à l'individuel. Comment les artistes ont peu à peu délaissé l'odalisque dépersonnalisée pour se tourner vers des sujets beaucoup plus près du réel et des émotions qui l'accompagnent.

On découvre pourquoi l'attitude troublante de la Femme brune de Prudence Heward a polarisé la critique en 1935. Ou pourquoi la jeune fille que représente John W. Russell entourée de poupées, dans Souvenirs du passé, peut susciter, encore aujourd'hui, une telle tension.

La censure, sans faire l'objet d'un volet en particulier, fait clairement partie des questions que soulève l'exposition. L'histoire du Nu de Lilias Torrance Newton en dit long sur les pressions que pouvaient subir les artistes qui, volontairement ou non, ébranlaient l'ordre établi. Dans ce cas en particulier, le scandale a eu pour origine les sandales vertes portées par le modèle. Ce simple détail faisait en sorte que le sujet n'était plus considéré comme nu (nude), mais déshabillé (naked). «Une hérésie», écrivait un critique d'art en 1933.

C'est par ailleurs devant ce tableau, jamais exposé et donc inédit, que l'idée de l'exposition a germé dans la tête des deux commissaires, Michèle Grandbois, conservatrice de l'art moderne au MNBAQ, et Anna Hudson, professeure d'histoire de l'art à l'Université York de Toronto. Les deux femmes se sont ensuite mises à écumer les réserves des musées canadiens, de Halifax à Vancouver, à la recherche des nus les plus représentatifs. Au final, 130 oeuvres seront retenues. Du nombre, plusieurs ont à peine été vues.

L'île enchantée de Paul-Émile Borduas, un tableau représentant un couple enlacé, semble en dire long sur l'esprit de la société québécoise d'avant la Révolution tranquille. «Quand Borduas l'a exposé, il l'avait titré L'île du diable», rappelle la directrice générale du MNBAQ, Esther Trépanier. «Les anges et les démons, l'enchantement et l'enfer. N'est-ce pas là toute la contradiction du rapport trouble de l'homo quebecencis à la sexualité autour de la Deuxième Guerre mondiale?»

«La vie qui jaillit»

Dans la mesure où le visiteur parvient à se dévêtir de ses préjugés, la traversée des deux grandes salles ne peut s'effectuer sans éprouver un certain émoi, ne serait-ce que devant les oeuvres inspirées de la tradition réaliste américaine. Le ton brutal de la Descente de la croix de Frederick Hagan interpelle, alors que la familiarité mystérieuse des Coulisses ou de la Loge de Ronald York Wilson fascine.

«Le nu, c'est la vie qui jaillit», croit la conservatrice Michèle Grandbois qui, à quelques reprises au cours de la visite, est elle-même restée sans mots pour décrire ce qu'elle ressentait. Notamment devant la Famille de Robert Roussil, une sculpture taillée dans un tronc d'épinette de près de trois mètres de haut qui, à son avis, constitue l'oeuvre-clé de l'exposition.

Cette pièce imposante, qualifiée par Mme Grandbois de «totem du nu moderne au Canada», avait été présentée à Montréal en 1949, non sans faire scandale. À la suite d'une plainte portée par une citoyenne, la police avait pris la décision d'embarquer l'oeuvre, littéralement. L'affaire avait coûté à Roussil le poste qu'il occupait à l'école de l'Art Association of Montreal.

Le nu n'est pas qu'une affaire d'hommes ou de regard masculin, mais une affaire d'art moderne qui concerne tout le monde, a par ailleurs tenu à préciser Esther Trépanier, soulignant au passage qu'une bonne dizaine de femmes font partie des 55 artistes présentés dans l'exposition.

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