Sous le titre rassembleur Kaléidoscopies, les frissons du réel, ils nous présentent deux séries réalisées ces derniers mois : Mandalas, des dessins grand format au graphite de Blanchet, et Capture, des huiles sur bois de Béliveau. Une visite de la galerie nous donne l'impression de regarder dans un kaléidoscope ou dans l'un de ces jouets d'enfant dans lequel on introduit une roulette d'images miniatures. On découvre deux visions du réel qui éclatent et convergent.
«Je suis très indépendante dans ma manière de créer, de chercher, mais j'aimais quand même avoir l'avis de Paul sur mon travail. Ça m'a aidée à mieux cibler ce que j'avais envie de dire et de faire», indique Catherine Blanchet, qui a notamment signé en 2010 l'installation Le dimanche des objets, qui simulait une boutique de luxe dans un local commercial de la rue Saint-Joseph.
Cette fois, elle avait envie de travailler à partir d'une collection d'objets de verre : «J'ai commencé par les photographier sous tous les angles pour voir ce qu'ils pouvaient m'offrir sur le plan visuel, voir comment la lumière réagissait sur eux.» Certaines images s'approchaient de l'abstraction et dessinaient des formes qu'elle a entrepris de reproduire en dessin, après un peu d'hésitation.
L'impulsion pour oser
«J'étais frileuse d'essayer un nouveau médium. Mais jusqu'à maintenant, j'ai toujours traité mes sujets de manières différentes. C'est une recherche plastique sur l'objet, qui n'est pas associée à un médium en particulier», explique-t-elle. De loin, ses images ont l'apparence de photographies. De près, les traits précis du dessin nous médusent. Son mentor, surtout connu pour son travail en gravure, en peinture et en dessin (justement), lui a donné l'impulsion pour oser.
Les deux artistes ont développé un dialogue et une correspondance. À la genèse, le projet incluait également l'artiste Josée Landry-Sirois, qui a toutefois dû se désister. À mi-parcours, l'auteur et commissaire indépendant Sébastien Hudon s'est toutefois joint à la réflexion et a rédigé un mini-catalogue d'exposition, le premier publié par la galerie depuis son ouverture.
Paul Béliveau a aussi fait sa cueillette d'informations, rassemblant des images prises sur le vif lors de drames américains survenus des années 60 à aujourd'hui et archivées sur YouTube. Alors que chez Blanchet, l'objet, transmis ou légué, a un caractère un peu kitsch et porte les marques du temps, chez Béliveau, l'image instantanée et brouillée témoigne d'un moment qui va perdurer dans les mémoires.
Par la meurtrière
Les huiles sur bois de Béliveau sont placées dans des cadres de béton, une matière citadine et quotidienne depuis longtemps chère à l'artiste.
«C'est comme si c'était des fenêtres sur un futur antérieur, puisque l'image est craquelée, mais placée dans une meurtrière bétonnée», commente l'artiste. Bien à l'abri dans un bunker d'indifférence ou devant un écran, les spectateurs des catastrophes mondiales sont gorgés d'images qui se répètent et finissent par se confondre.
«On est dans un monde instantané où les images de drame repassent sans cesse. Je trouvais intéressant d'aller les chercher et de les traiter par le biais de la peinture à l'huile, à la Vermeer [un peintre baroque néerlandais]», explique Béliveau, qui s'est surtout fait connaître pour sa série Les humanités, qui puise plutôt à la culture littéraire, mais là aussi avec une tangente populaire et sociale.
Capture rassemble des images en huit millimètres de l'assassinat de Kennedy, des prises de vue de l'ouragan Katrina, de l'arrestation d'O.J. Simpson, de la désintégration de la navette Challenger, de l'attentat d'Oklahoma City et des attentats du 11 septembre.
«Je crois qu'on est imbibés d'une culture américaine, qu'on la subit, et que peut-être, pour un artiste, subir c'est transposer, dit Béliveau. Le Web se bonifie de jour en jour, d'heure en heure et on s'en nourrit. J'ai beau être un peintre, avec un médium très classique, présentement, ce qui me nourrit le plus, c'est le numérique.»
Du flux d'informations volatiles, il extrait de troublants photogrammes. La catastrophe est ici en format poche, le temps est suspendu. «Je trouve qu'il y a beaucoup d'artistes présentement pour qui, lorsque c'est le moment de parler de drame, exagèrent le format. Le drame peut être dans notre main et imposer un autre rapport au spectateur. Ça peut être petit, mais tout aussi troublant», conclut le peintre, avec raison.
L'exposition Kaléidoscopies, les frissons du réel se poursuit jusqu'au 23 décembre à la Galerie Tzara (375, rue Saint-Paul, Québec). Info : 418 692-0330