Le chameau et la souris

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Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) En Perse, au tournant de l'an mille, le vizir Abdul Kassem Ismail ne se déplaçait jamais sans sa bibliothèque. Il avait besoin de 400 chameaux pour transporter ses 117 000 volumes. Chameaux dressés à marcher par ordre alphabétique.

Aujourd'hui, un simple clic sur une souris et vous accédez instantanément à des centaines de millions de pages de documents. Peu importe où vous êtes.

Demain, votre bibliothèque logera au grand complet dans un livre électronique et vous l'aurez toujours à portée de la main. Comme le vizir Abdul machin chose. Mais sans l'embarras des 400 chameaux.

Pourtant, le livre électronique ne suscite guère d'enthousiasme. Cette tiédeur transcende les âges. Passe encore que les aînés soient désorientés par l'avalanche des nouvelles technologies, mais les jeunes générations?

Prof à l'Université de Montréal, Benoît Mélançon confirme que ses étudiants sont réticents face au livre électronique. Quand il leur demande pourquoi, les mômes lui disent qu'ils aiment... l'odeur des vrais livres. Tu parles d'une odeur : un méchant pot-pourri de papier, d'encre et de colle.

Un livre, pourtant, n'est rien d'autre qu'un support technique. Ce n'est pas l'objet en tant que tel qui est important, c'est ce qu'il véhicule. Mais parce que la plupart de nos savoirs et de nos croyances originent de cet objet, nous l'avons sacralisé.

C'est cette sacralisation qui explique pourquoi tant de gens veulent écrire un livre. Pour accéder à un statut. Et aller jouer dans la même cour que Shakespeare, Cervantès, Dante ou Goethe.

Parenthèse pour dire que les éditeurs francos multiplient les titres pour occuper toutes les niches du marché. Ce qui permet à des milliers et des milliers de gens d'écrire. Et tant pis si leurs élucubrations se vendent mal. À l'inverse, les éditeurs anglos limitent le nombre de titres qu'ils publient mais consacrent beaucoup d'efforts à leur commercialisation.

Me semble que les anglos sont plus responsables!

Le jour est proche où le livre électronique vaincra nos résistances : les prévisions du marché tablent sur des ventes de 1 milliard $ en 2010 et, tenez-vous bien, 30 milliards $ en 2015.

La raison? Les avancées technologiques. Une start-up française, Nemoptic, a mis au point la technologie BiNem (acronyme de nématique bistable). Nématique signifie que l'écran de lecture utilisera des cristaux liquides et bistable veut dire que le contenu affiché sur l'écran ne consommera aucune énergie une fois affiché. Seule la modification de l'affichage consommera de l'énergie.

La technologie BiNem propose l'utilisation de feuilles-écrans faites de papier plastique. Figurez-vous qu'une feuille-écran mesurant 21 cm par 29 cm (idéale pour y lire le journal) devrait se vendre environ 50 $ dès la fin de 2009.Oui, 50 $.

Aux accros des nouvelles technos, je suggère La bataille de l'imprimé. Publié par les Presses de l'Université de Montréal, ce livre de 264 pages réunit une trentaine de textes écrits par autant d'experts. Travail coordonné par deux universitaires, Éric Le Ray et Jean-Paul Lafrance.

Dans le cadre du Salon du livre de Montréal, la semaine dernière, il y avait une mini-conférence sur le même sujet. Y participaient quelques pointures, notamment l'écrivain François Bon et les professeurs Jean-Claude Guédon, Bruno Rives et Benoît Mélançon.

Ces gens sont des spécialistes du rapport entre le texte et la technologie. Ils ont entonné le même refrain : le livre électronique révolutionnera le contenu des livres et notre relation avec les livres.

Bruno Rives donnait cet exemple : «Pourquoi s'embêter à lire un livre du philosophe Michel Serres quand le livre électronique nous permettra de l'écouter parler?»

Les mots lire et apprendre seront peu à peu remplacés par les mots voir et entendre.

C'est la littérature savante qui saura le mieux tirer avantage des changements. En effet, la technologie facilite la fluidité, c'est-à-dire la mise à jour permanente des informations.

Le roman et la poésie, eux, pourraient avoir du mal à s'adapter. La technologie permettra et encouragera d'autres formes d'expression. Et, surtout, beaucoup d'expérimentations.

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