Êtes-vous moufflet ou muffin?

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) «La langue est le domaine politique par excellence.» Ainsi s'exprimait l'écrivain Jacques Godbout dans une chronique publiée par L'actualité en avril 2001.

Le même en juillet 2008, toujours dans une chronique pour L'actualité :

«Grâce au français langue internationale, nous ne sommes nullement menacés, à moins de nous replier sur notre créole.»

Contradictoires de prime abord, les deux affirmations de Godbout résument l'ambivalence des Québécois face à la question linguistique.

Au Québec, la langue est un sujet hautement sensible.

Faut-il que le politique régisse notre façon de parler ou se laisser porter par la vague du français international? Faut-il s'exprimer en québécois ou en français? Faut-il dire un hot-dog stimé relish moutarde ou un chien-chaud à la vapeur avec des condiments? L'Office de la langue française ou l'Académie française? Le joual ou l'argot?

Le Grand dictionnaire terminologique de l'Office de la langue française recommande l'usage du mot moufflet en lieu et place du mot muffin.

Le linguiste et lexicographe Lionel Meney vient de lancer un méchant pavé dans la mare de nos certitudes langagières : Main basse sur la langue, un livre de 512?pages que publient Les éditions Liber.

Lionel Meney est un autre de ces «maudits Français» qui se sont incrustés ici. Tout comme moi et des milliers d'autres.

De 1969 à 2004, il a enseigné le français, le russe et la traduction à l'Université Laval.

De Lionel Meney, je connais son Dictionnaire québécois-français que je consulte quotidiennement. Impossible de lire Victor-Lévy Beaulieu sans avoir ce bouquin à portée de la main. Publié par Guérin, cet ouvrage de 1884 pages est imposant.

Imposant mais... incomplet. Ce dictionnaire mériterait d'être réédité et enrichi.

Le livre Main basse sur la langue est un pamphlet. Costaud et volontaire. Son argumentation est solidement documentée. Et il est sans pitié à l'endroit de tous ceux qui rêvent d'en finir avec le «français standard international» afin de faire toute la place à un «français québécois».

Le Grand dictionnaire terminologique de l'Office de la langue française recommande l'usage du mot thermobrossage en lieu et place du mot brushing.

Mettons que vous préfériez parler le québécois. Des goûts et des couleurs, hein...

Mais quelle langue québécoise voudriez-vous parler : celle qu'utilise le populo, cette langue de tous les jours si vivante et si imaginative, ou celle qui a été tricotée par des linguistes et des fonctionnaires, une langue en habits du dimanche coincée, raide, guindée, encarcanée?

Figurez-vous qu'il y a des gens qui, comme Gérald Larose, rêvent de nous faire parler une «langue québécoise de standard international».

Larose, c'est cet ancien apparatchik de la CSN qui a présidé la Commission des états généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec. C'était en l'an 2000 et c'était une trouvaille de notre Lulu national, alors premier ministre du Québec.

Dans son rapport, Larose explique suavement que le «français québécois standard» est une «variété autonome de français» et qu'il «constitue un tout et non plus une espèce de marginalité de la France».

Mettons qu'il faille favoriser cette variété autonome de français qu'est le québécois. Question bête : l'usage international sera-t-il subordonné à l'usage québécois ou l'usage québécois sera-t-il subordonné à l'usage international?

Hélas, Larose n'a pas répond à cette question.

Le Grand dictionnaire terminologique de l'Office de la langue française recommande l'usage du mot carneter en lieu et place du mot bloguer.

Comment distingue-t-on le «français québécois standard» du «français de France standard»?

Réponse des linguistes Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière qui ont publié aux Presses de l'Université Laval La qualité de la langue au Québec et Le français québécois : le français d'ici se démarque du français de là-bas par sa prononciation, ses usages typographiques, orthographiques et lexicaux, son traitement de la féminisation des noms de profession et des anglicismes particuliers.

Exemples : on écrira baguel au lieu de bagel, tofou au lieu de tofu, coquetel au lieu de cocktail, canoé au lieu de canoë, supporteur au lieu de supporter, etc.

Il y aurait même des termes propres au «français québécois standard».

Exemples : abri fiscal, agent de sécurité, assisté, bouclier canadien, beurre d'arachide, centre d'accueil, covoiturage, crème glacée, éducation permanente, érable à sucre, gala, quenouille, sans-abri, souveraineté, tarte au sucre, etc.

Réaction de Meney : 1. le «français québécois standard» relève plus de l'illusion que de la réalité; 2. le nationalisme linguistique n'est rien d'autre qu'un élément du nationalisme politique.

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