On trouve de tout dans la bibliographie de Trondheim. De petites plaquettes et de gros bouquins. Des séries ambitieuses et d'autres sans prétention. Des fictions et des autobiographies. Une constante, toutefois : le souci d'apporter quelque chose de neuf sans sombrer dans l'hermétisme. Avec six de ses pairs, l'artiste français a ainsi fondé la maison d'édition L'Association, en 1990, puis l'OuBaPo - l'Ouvroir de bande dessinée potentielle -, où la création se faisait avec des contraintes artistiques volontaires. C'est avec ses Formidables aventures de Lapinot (neuf tomes, Dargaud) que le grand public a pleinement découvert son travail. L'une des caractéristiques? Les mêmes personnages se retrouvent d'album en album, mais dans des contextes entièrement différents. Il y aura aussi l'imposante série Donjon (35 tomes, Delcourt) créée avec Joann Sfar, se développant simultanément à trois époques distinctes et mettant à contribution une foule de collaborateurs. S'ajoutent encore le Roi Catastrophe avec Fabrice Parme, Les Cosmonautes du futur avec Larcenet ou Les Petits riens, notamment. Comme l'artiste préfère écrire à jaser, il nous a accordé une entrevue par courriel.
Q Vous avez récemment touché au monument qu'est Spirou pour la série Une aventure de Spirou par..., chez Dupuis. Comment avez-vous abordé ce travail, qu'on pourra découvrir bientôt?
R Sans me poser trop de questions. Je me suis dit qu'il fallait que je m'amuse. Comme ça, même si ça ne plaît pas au lecteur, ça m'aura plu de le faire. Alors que si je m'étais forcé à faire quelque chose contre mon gré et que les lecteurs n'aiment pas non plus, ça aurait été un cauchemar. [...] Il n'y a pas beaucoup [de séries] comme ça sur le Vieux Continent. Généralement, il faut dessiner comme le créateur du héros, sinon ça ne marche pas (Blake et Mortimer, Lucky Luke...).
Q Il y a un important volet autobiographique à votre travail. Est-ce que votre oeuvre est aussi une façon de mieux vous connaître et de sauver des frais de psy?
R Non seulement de les sauver, mais de gagner des sous. La plupart du temps, j'improvise, et je fais confiance à mon inconscient pour qu'il y ait quelque chose d'intéressant qui sorte de tout ça. Comme ça, mes démons intérieurs sont rassasiés et je dors comme un bébé.
Q Vous avez fait des séries pour les plus jeunes à une époque où c'était à peu près inexistant (Monstrueux..., Petit père Noël, etc.). Est-ce en devenant père que vous avez réalisé qu'il n'y avait pas de BD pour ce public?
R J'avais surtout l'impression qu'on laissait tomber le côté «tout public». Soit il y avait des BD pour adultes, soit pour enfants, mais en prenant les enfants pour des idiots. Et la BD transgénérationnelle existe de moins en moins. Mon but était donc d'être lisible et d'être intéressant par un enfant comme par un adulte, avec plusieurs niveaux de lecture.
Q Votre bibliographie continue de grossir à un rythme soutenu. Êtes-vous tiraillé par la crainte des redites et le souci de vous renouveler?
R Je sais qu'un jour, j'arrêterai. J'espère juste que je serai rapidement assez perspicace pour voir quand je deviendrai très mauvais et radoteur afin d'éviter d'affliger le public avec des niaiseries.
Q Est-ce que vos maintes collaborations sont un moyen de vous sortir de vos zones de confort?
R Absolument. D'une part, je m'enrichis des capacités des autres, et je ne cède pas à des facilités, des ficelles et des tics parce que je sais que j'ai un interlocuteur. Tout seul, dans son coin, on a plutôt des facilités à moins se relire.
Q Avec son film Gainsbourg (vie héroïque), votre collègue Joann Sfar a fait son entrée de belle façon dans le septième art. Est-ce quelque chose qui pourrait vous intéresser?
R Je suis ravi de faire de la bande dessinée. C'est le milieu créatif et narratif le plus libre que je connaisse. Il suffit d'une feuille et d'un crayon et c'est parti! Pas besoin de faire de consensus avec des producteurs, des réalisateurs, des acteurs ou que sais-je... Certes, c'est moins glamour, moins sexy, moins médiatique, mais tant mieux. on nous fiche la paix quand on va acheter nos yogourts au supermarché.











