Et si on réécrivait l'Histoire?

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Avec des si, on met Paris dans une bouteille. Et il pousse des cocotiers à Québec.

À défaut, on peut écrire un roman.

Ou réécrire l'Histoire : et si Napoléon s'était exilé aux États-Unis au lieu de livrer son auguste personne aux Anglais?

L'idée a l'air farfelue, comme ça, de prime abord, mais elle ne l'est pas tant que ça.

Publié par vlb éditeur et épais de 384 pages, voici Napoléon. Le premier de trois tomes d'une série romanesque qui devrait plaire au plus napoléonien des Québécois de Paris, le journaliste Louis-Bernard Robitaille.

L'auteure, Ginette Major, a imaginé ce qu'aurait pu être la vie de Napoléon si les Anglais avaient accepté qu'il s'expatrie chez l'Oncle Sam, en juin 1815, après qu'il ait abdiqué (ou, si vous préférez, après qu'il eut abdiqué) au lendemain du désastre de Waterloo, morne plaine.

Ce roman totalement surréaliste est fascinant.

Napoléon relégué au simple rang d'immigrant et qui a bien du mal à trouver ses repères dans New York : «C'est une ville assez déroutante. Un désert culturel, mais une fourmilière. Comment peut-on vivre dans une ville où seul compte l'argent?»

 

Ginette Major dit avoir puisé l'idée de ce roman dans Le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases.

Emmanuel pour les dames, le comte de Las Cases était resté fidèle à Napoléon après Waterloo. Il l'accompagna à Sainte-Hélène et partagea son exil.

Il a consigné toutes leurs conversations. Qu'il remettra en ordre dans son célèbre mémorial.

Ce document de plus 2000 pages est le témoignage le plus complet sur les dernières années de Napoléon.

Cet ouvrage contient l'essentiel de ses réflexions sur sa vie et son oeuvre politique et militaire.

Dans Le Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases écrit : «Si l'Empereur eût gagné l'Amérique, il comptait appeler à lui tous ses proches. Ce point serait devenu le noyau d'un rassemblement national, d'une patrie nouvelle.»

Parmi les autres témoignages dignes de mention, celui du général Henri Gatien Bertrand, lui aussi compagnon d'infortune à Sainte-Hélène.

Dans des notes prises sur place, il attribue ces mots à Napoléon : «Si cela était de mon choix, j'irais en Amérique. Les Anglais craignent pour le Canada qui est très français. Mon nom doit être d'un grand effet dans tout le Canada. Depuis vingt ans, on a entendu parler que de moi... Je serais très bien en Amérique; je rétablirais d'abord ma santé; je passerais ensuite six mois à parcourir le pays. Je verrais La Louisiane.»

Ah, la Louisiane! Cette terre promise cédée aux Américains pour une bouchée de pain. C'était en 1803.

Pensez-y, 15 millions $ pour un immense territoire s'étendant du Mississippi aux Rocheuses.

Il est vrai que, profitant des emmerdes des Français à Saint-Domingue, Thomas Jefferson n'avait pas laissé le choix à Napoléon : tu vends ou je te déclare la guerre!

 

Ayant fait de minutieuses recherches et s'appuyant sur une abondante documentation, Ginette Major a imaginé le destin américain de Napoléon.

Et ce, de manière convaincante et crédible.

Fatigué et las de la vie politique, il avait 46 ans, Napoléon souhaitait se retirer dans une vaste propriété quelque part entre New York et Philadelphie, entouré d'une «petite cour» constituée de sa famille et d'une poignée de vétérans.

Mais pas question de cultiver son jardin.

L'homme avait des projets : maîtriser l'anglais, se refaire une santé morale et physique, écrire ses mémoires, partir à la découverte de l'Amérique du Canada au Cap Horn.

Pourquoi l'exil aux États-Unis? Deux bonnes raisons. Une, le droit d'asile inscrit dans la constitution américaine. Deux, la hargne des royalistes était telle que sa vie en France était en danger : conseil de guerre et peloton d'exécution dans le meilleur des cas.

Avec raison, Henriette Major explique que la présence de Napoléon aux États-Unis embarrasse le président James Madison.

Le secrétaire d'État James Monroe rend donc visite à Napoléon pour lui demande de se tenir tranquille et d'éviter tout geste susceptible d'envenimer les relations entre Washington et Londres.

De fait, il y a un contentieux entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Un contentieux toujours vif malgré le traité de Gand. Traité destiné, entre autres, à empêcher l'arraisonnement des navires américains par des vaisseaux de guerre britanniques à la recherche de déserteurs et l'enrôlement de force de citoyens américains dans la Royal Navy.

À la suite de la brillante victoire du général Andrew Jackson sur les troupes britanniques à La Nouvelle-Orléans, en janvier 1815, les Américains sont en position de force. Ils veulent en profiter pour établir une politique de rapprochement avec les Anglais.

Vous comprendrez que la présence de Napoléon dans le décor, ça fait un peu désordre...

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