Voyage au pays de l'ambiguité

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Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Regardez la page couverture de ce livre. Un vendeur de tapis du grand bazar de Téhéran est fier de présenter un modèle qui sort de la tradition persane : une jeune femme blonde légèrement vêtue dans une position lascive.

En laine sur une trame de soie, ce tapis compte 90 noeuds asymétriques au centimètre carré et il coûte 2500 $.

Pour client averti, bien sûr.

Voilà une image à laquelle on ne s'attend guère lorsqu'il est question de l'Iran.

Cette photographie de Paolo Woods illustre la page couverture de Marche sur mes yeux, un livre de Serge Michel. Publié par Grasset, cet ouvrage de 368 pages brosse un portrait de l'Iran d'aujourd'hui.

Le titre, Marche sur mes yeux, est une politesse. En Iran, on dit «marche sur mes yeux» ou «je suis votre esclave» en guise de bienvenue ou de remerciement.

À travers des scènes de la vie quotidienne de ses habitants, le pays qu'évoque Serge Michel se situe à des années-lumière de l'idée qu'on se fait de l'Iran en lisant les journaux ou en regardant la télévision!

Serge Michel est un journaliste suisse. Son complice, Paolo Woods, est un photographe parisien. L'un et l'autre ont longtemps séjourné en Iran.

À la lecture de ce livre agrémenté de nombreuses photographies, on découvre un pays où la vie n'est pas facile, certes, mais où les gens font preuve d'humour, de gentillesse, de débrouillardise et sont avides de liberté et de modernité à l'occidentale.

Un pays, toutefois, où la pratique du journalisme reste un exercice hautement périlleux.

Il est vrai que les Iraniens semblent être les champions du monde du faux-semblant, des contradictions et de l'ambiguïté. Un fascinant théâtre d'hypocrisie et de politesse. Comme ce Mohamad Ali Arsin, qui a fait fortune en vendant des tapis à Dallas et qui vit maintenant dans une luxueuse villa de 8000 pieds carrés dans le chic quartier de Lavassan, au nord de Téhéran.

Au lieu de bénir le pays qui lui a permis de devenir millionnaire et de vivre comme un prince des mille et une nuits, cet homme n'hésite pas à crier sa haine de l'Amérique. Tout en prenant grand soin, au passage, de bénir Khomeiny pour tout ce qu'il a accompli.

Parlons-en, de Khomeiny.

Dans un livre intitulé Towzihol Masaël (en français : L'explication des problèmes), le «vaillant Combattant, le Chef suprême, le Guide sublime, le Moïse de notre époque, le Briseur d'idoles, l'Exterminateur des tyrans, le Libérateur de l'humanité, Sa Sainteté l'ayatollah suprême Imam Ruhollah Kohomeiny - Que nos âmes lui soient soumises» mentionnait doctement que onze choses sont impures : l'urine, l'excrément, le sperme, les ossements, le sang, le chien, le porc, l'homme et la femme non musulmans, le vin, la bière, la sueur du chameau mangeur d'ordures.

Toujours dans ce vade-mecum que n'auraient sans doute pas dédaigné le gentil Usbek et le tolérant Rica, on apprend :

- qu'il est permis de manger des sauterelles attrapées à la main, sauf si elles se trouvent dans la main d'un infidèle

- que les femmes de la lignée du prophète de l'Islam sont ménauposées à l'âge de 60 ans, et toutes les autres à 50 ans révolus

- qu'il est défendu d'épouser sa mère, sa soeur ou sa belle-mère

- que l'homme qui a commis l'adultère avec sa tante ne doit pas épouser ses filles

- que si l'homme sodomise le fils, le frère ou le père de sa femme après son mariage, ce mariage reste valide

- qu'il est hautement recommandé de se hâter de marier sa fille pubère : un des bonheurs de l'homme consiste à ce que sa fille n'ait pas ses premières règles dans la maison paternelle, etc.

Les autres préceptes khomeinyens sont de la même eau (bénite).

À croire Serge Michel, les officiels iraniens font preuve d'un redoutable humour pour rehausser l'image peu reluisante de leur pays :

- l'Iran est une dictature? Il ne faut pas se fier aux apparences

- les femmes iraniennes sont opprimées? Le port du tchador n'est qu'une apparence

- l'Iran veut rejeter Israël à la mer? Il ne s'agit que d'un discours

- les ayatollahs veulent régner sur la base d'une religion vieille de 1000 ans? La Révolution a modernisé la doctrine religieuse.

Et pour passer à travers les vicissitudes du quotidien, l'homme de la rue a lui aussi recours à l'humour, voire à l'insolence :

- que contiennent les deux dernières pages du manuel de l'utilisateur d'une Paykan, la Trabant des Iraniens? L'horaire des bus

- comment faire accélérer une Paykan de 0 à 100 km/h en moins de quinze secondes? Pousse-la d'une falaise

- que dit-on quand on voit une Paykan au sommet d'une colline? C'est un mirage

- et quand il y a deux Paykan au sommet d'une colline? C'est un miracle

- comment doubler la valeur d'une Paykan? Fais le plein.

«Ah! Ah! Monsieur est Persan? c'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan?»

Ainsi parlait Bartolomé Colomb, le frère de Christophe, dans L'Entreprise des Indes, un roman à caractère historique de 400 pages signé Erik Orsenna et publié par Stock/Fayard :

«Hypocrisie, duplicité, mauvaise foi, goût forcené de l'influence, haine de la liberté humaine, mépris des moins intelligents qu'eux, c'est-à-dire la Terre entière, les dominicains ont tous les défauts possibles. Mais il faut leur reconnaître cette qualité : la passion de comprendre. Personne n'est plus logique qu'un dominicain.»

Retiré dans le palais de l'Alcazar, à Santo Domingo, Bartolomé confie au dominicain Las Cases et à son scribe Jerôme l'envers du rêve de son frère : découvrir une nouvelle route maritime pour gagner Cipango (le Japon) et l'empire du Grand Kahn (la Chine) sans être obligé de contourner l'Afrique ou d'emprunter la route de la soie qu'évoquait Marco Polo.

Mais la seule question qui compte aux yeux du dominicain est la suivante : pourquoi découvrir si c'est pour tuer ceux qu'on découvre, en l'occurrence les Indiens?

Pourquoi? À cause de l'or. L'or a fait perdre la raison aux Espagnols.

«À l'or, on sacrifie tout : les pays, les plantes, les animaux, les hommes, les femmes. Et une fois l'or acquis, on l'échange contre des pays, des plantes, des animaux, des hommes, surtout des femmes. Où est le gain? Christophe, Christophe, si notre oeil pouvait plonger dans l'or et y scruter assez profond, ne crois-tu pas qu'il y trouverait l'énigme de l'imbécillité des hommes et de leur cruauté?»

Un beau roman. Et d'une grande érudition. Dans lequel Erik Orsenna rappelle que les bateaux ne partent pas que des ports, ils s'en vont pousser par un rêve.

Le dernier roman de Marc Lévy ne porte pas à conséquence, loin s'en faut, mais il devrait beaucoup plaire aux dames. Qui pourront rencontrer l'auteur aux Correpondances d'Eastman, début août.

Ce roman léger, charmant et plein de poésie, c'est Le voleur d'ombres. Un récit de 288 pages publié par Robert Laffont.

L'histoire? Celle d'un gamin qui est le plus petit de la classe et à qui les grands font des misères. Mais le petit a un truc que les grands n'ont pas : il sait voler les ombres des autres et les faire parler. Et ces ombres lui disent plein de choses...

Son papa a quitté la maison et il vit seul avec sa courageuse mais malheureuse maman. Un jour, en été, sa maman l'emmène au bord de la mer et il s'y lie d'amitié avec Cléa, une petite fille sourde et muette.

Puis il a grandi et il est parti étudier la médecine à Paris. Où, entre deux gardes à l'urgence, il batifole avec son amie Sophie.

Vous étonnerais-je si je vous disais qu'au fond de son coeur, il n'a jamais cessé de penser à Cléa et qu'il n'a qu'une obsession, la revoir?

C'est son ami Luc, le fils du boulanger du village où il a grandi, qui l'aidera à la retrouver...

Pour les amateurs d'histoire, ce livre de Marie-Françoise et Jean-François Michel : Le Chien d'or. Une étude de 200 pages publiée par Septentrion.

Extrait : «En 1748, Nicolas Jacquin Philibert, négociant à Québec, est assassiné. À la suite d'une dispute, il aurait reçu un coup d'épée d'un officier, Pierre Legardeur de Repentigny, qui contestait les frais du logement. La société rassemblée autour de l'intendant Bigot ne serait pas étrangère à ce meurtre. Legardeur de Repentigny s'enfuit au fort Saint-Frédéric. Inconsolable, la veuve de Philibert, Anne-Marie, aurait fait graver sur le fronton du porche de sa maison une plaque représentant le bas-relief d'un chien couché et rongeant un os, accompagné d'une inscription à la mémoire de son mari.»

En 1877, le romancier canadien William Kirby s'inspira de cette histoire pour écrire The Chien d'or : a legend of Quebec.

Ce fait divers a intrigué deux enseignants lorrains, Marie-Françoise et Jean-François Michel, qui ont voulu faire la part des choses entre la légende et la réalité.

Pourquoi se sont-ils intéressés à ce pauvre Nicolas Jacquin Philibert? Parce qu'il était lorrain, tout comme eux.


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