La feuille de route est impressionnante. On y retrouve, bien sûr, d'innombrables réussites et de rarissimes faux pas. Mais aucun échec. En 25 ans aux commandes du Cirque du Soleil, Guy Laliberté a su garder brûlante sa passion pour son entreprise et intact l'équilibre entre ses ambitions professionnelles, ses pulsions de créateur et sa vie personnelle remplie.
Fils d'un travailleur de l'Alcan possédant une petite entreprise privée et d'une esthéticienne, Guy Laliberté s'est fait inculquer très tôt le sens des affaires par des parents volontaires. À ce pragmatisme s'ajoutait chez lui une sensibilité pour la beauté, une imagination débordante et un intérêt prononcé pour la performance, ce que les Jeux olympiques de 1976 ont exacerbé. Le chemin vers les arts de la rue, il est devenu cracheur de feu, semblait tout tracé.
Un projet d'un an
En 1979, avec des copains de Baie-Saint-Paul, dont l'échassier Gilles Ste-Croix, il fonde un premier regroupement, Les Échassiers de la Baie, qui ne survivra toutefois pas très longtemps. Des problèmes financiers ont vite raison de la jeune entreprise lancée grâce à une subvention de 4000 $ du Conseil des arts. En 1981, quelques membres de la troupe ravivent le projet en créant le Club des talons hauts. C'est cette troupe qui mettrait éventuellement sur pied la Fête foraine de Baie- Saint-Paul et le Cirque du Soleil, un projet qui ne devait durer qu'une année. Le destin en aura décidé autrement.
«Le cirque, dans le monde, est en train de mourir parce qu'il n'y a pas de dérogation possible aux traditions. Ici, il n'y a pas de tradition. On est libre de toute contrainte par rapport aux traditions. On peut créer un nouveau produit», soutenait d'ailleurs Guy Laliberté au Soleil en 1985.
Outre ses spectacles aux noms plus évocateurs les uns que les autres, La magie continue, Le cirque réinventé, Saltimbanco, Mystère, Alegría, Quidam, LOVE, KÀ, Zumanity, Believe, etc., plusieurs moments forts ont marqué l'odyssée du Cirque du Soleil. Qu'il s'agisse de la participation au Festival d'art de Los Angeles à la fin des années 80, d'une prestation mémorable aux Oscars, de la construction d'un studio de création dans le quartier Saint-Michel à Montréal, de la conquête du marché de Las Vegas avec la complicité du promoteur MGM Grand ou encore d'un récent partenariat financier avec Dubaï World, les succès du Cirque du Soleil sont si éclatants que rien n'arriverait à les faire pâlir. Pas même les projets avortés des complexes hôteliers thématiques ou du Casino de Montréal.
L'instinct et l'incertain
Au fil des ans, la vision du guide et fondateur s'est matérialisée sur le plan commercial, en 2004, sa fortune, comme seul propriétaire du Cirque, était évaluée à 1,5 milliard $, et s'est propagée à des milliers d'artistes qui, en contrepartie, ont tous bénéficié de l'instinct infaillible du créateur.
«Guy Laliberté, c'est quelqu'un de très intuitif. C'est sa grande qualité. On a l'impression qu'il prend ses décisions sur un coup de tête, mais ce n'est pas ça. C'est le poil sur ses bras qui décide», explique de New York Robert Lepage, qui collaborait pour la première fois avec le Cirque il y a quatre ans (KÀ) et livrera un nouveau spectacle sous son égide en 2010.
Ayant lui-même un processus créatif unique, l'homme de théâtre a trouvé étonnante l'approche de son alter ego. «Moi, j'ai tendance à être théâtreux tout le temps, à intellectualiser. Avec Guy, les choses sont menées rondement. Il a confiance en son jugement et sait faire l'équilibre entre l'homme d'affaires et le créateur. C'est pour ça, selon moi, que le Cirque du Soleil a connu une telle progression (...). Dans le monde des affaires, il y a cette impression que pour capitaliser, il ne faut pas sortir des sentiers battus. Lui, c'est exactement le contraire. C'est difficile, ce qu'il nous demande, parce qu'on se retrouve toujours dans l'incertain. Mais lui, c'est là qu'il trouve sa vraie sécurité», estime encore Lepage.
L'homme de théâtre louange par ailleurs l'engagement de Guy Laliberté envers les artistes québécois, dont il fait rayonner le travail à travers le monde.
«Nous (Ex Machina), on forme beaucoup de techniciens qui se retrouvent éventuellement au Cirque du Soleil. C'est devenu une grande machine où les gens vont acquérir de l'expérience. C'est un apport énorme que de maintenir une vraie signature Québec surtout quand on voit ce qui se passe avec Josée Verner (coupes en culture)... Le Cirque a profité de ces subventions-là au début. Sinon, il ne serait pas devenu la multinationale qu'il est aujourd'hui», s'enflamme Lepage, visiblement préoccupé par la question.
Des côtés méconnus
Plus léger, il a en outre estimé que le côté plus méconnu de Guy Laliberté, c'est son sens de l'humour. «Il est en apparence très dur et est souvent dépeint comme un petit baveux qui fonce, mais c'est quelqu'un d'extrêmement sensible et drôle. Ce n'est pas juste un hédoniste, c'est quelqu'un qui a une vision pertinente et qui côtoie les gens au pouvoir.»
C'est ce qu'il fera à nouveau dimanche, alors que l'Université Laval lui remettra un doctorat honoris causa. Ensuite, le père de cinq enfants continuera une oeuvre qui, à la veille de ses 50 ans, tend de plus en plus vers la philanthropie.
«J'ai toujours dit qu'il va falloir partager notre richesse et je pense que le Cirque du Soleil peut être un bel exemple d'initiative de créativité et peut-être une source d'inspiration à son tour. (...) On veut collaborer à la création d'un monde meilleur», avait-il déclaré à La Presse.
Sources : Cirque du Soleil, 20 ans sous le soleil, Associated Press, Le Soleil, La Presse












