Q Vous avez fait vos débuts dans les années 70, mais vous avez connu votre ascension durant la décennie suivante, lorsque vous avez commencé
à jouer avec le batteur Paul Motian et le guitariste Bill Frisell. Sentiez-vous que
vous étiez au coeur d'un trio marquant?
R En fait, dès 1971 je m'en allais dans cette direction. Après l'école secondaire, je suis allé au Collège Berklee, où j'ai connu Bill, et c'est la première fois que j'ai entendu le Keith Jarrett quartet en spectacle, qui comprenait Paul Motian, Charlie Haden et Dewey Redman. (...) C'était très inspirant et à partir de ce moment, j'ai voulu trouver mon approche pour me glisser dans leur bulle musicale. Dix ans plus tard, j'ai commencé à jouer avec Paul et dès la première répétition, nous avons créé de la musique. Cette belle aventure en trio se poursuit encore aujourd'hui.
Q Vous avez joué avec une panoplie de musiciens, dont Ornette Coleman, Dave Brubeck et John Scofield. Du nombre, plusieurs collaborations ont été récurrentes. Les projets se font
à long terme pour vous?
R Les relations que vous entretenez avec ceux avec qui vous jouez ne s'arrêtent pas et ne recommencent pas. Une fois que vous développez un langage commun, un vocabulaire, un répertoire, c'est quelque chose qui demeure. Ces relations permettent donc de faire de nouvelles musiques continuellement. Si vous jouez le même matériel avec différentes personnes, vous prendrez différentes directions, car les gens, avec leurs sensibilités, influencent ce que vous faites. C'est pourquoi durant ma carrière j'ai toujours essayé de créer divers contextes, avec divers répertoires.
Q Vous avez effectivement évolué dans toutes sortes de formations, en duo, en trio, en octet avec le SF Jazz Collective ou encore en large ensemble avec le WDR Big Band & Orchestra d'Allemagne. Comment faites-vous pour
être à l'aise dans chacune de ces formules?
R Mon père m'a déjà dit lorsque j'étais jeune et que je commençais à jouer avec d'autres musiciens que je devais me fondre avec les harmonies et les rythmes qui m'entouraient. De cette façon, je pourrais développer des idées et des mélodies à l'intérieur même de la musique. (...) Cette idée de développer mon son, d'être polyvalent, de jouer une partition de sax sans étouffer tout le monde, de me fondre au reste, est devenue quelque chose de primordial.
Q Au sein du Saxophone Summit, où vous jouez avec Dave Liebman et Ravi Coltrane ? qui a remplacé feu Michael Brecker ?, vous vous intéressez
à l'esprit Coltrane et à son répertoire des dernières années. Votre musique se double-t-elle d'une démarche spirituelle comme c'était le cas chez Coltrane père?
R Oui. Pour moi, improviser, être créatif et tenter de raconter une histoire à travers votre musique est étroitement lié avec votre développement personnel et artistique. Chacun a un différent bagage racontant comment il est devenu qui il est. Ce que vous jouez est une somme de ce que vous êtes et d'où vous venez à un moment précis. Coltrane a incarné ça. C'est une grande leçon à propos de trouver qui vous êtes. On pourrait jouer les mêmes séquences harmoniques et les mêmes mélodies, mais on ne pourrait pas raconter la même histoire, car Coltrane avait la sienne. Comprendre ça et essayer de jouer de la musique qui vous inspire devient un miroir. Et insérer votre propre histoire à travers des interprétations est la beauté de l'improvisation et de la musique.
Q Vous avez grandi à Cleveland, en Ohio dans une famille de musiciens. Comme votre père et vos oncles jouaient du sax, vous avez logiquement commencé à tenter de tirer des notes de cet instrument. Était-ce un choix obligé?
R À cinq ou six ans, c'était quelque chose qui me paraissait très naturel. Quand j'ai su apprendre les notes, vers l'âge de 10 ans, j'étais plongé là-dedans et j'essayais de reproduire ce que je l'entendais jouer. Ça faisait partie de ma vie, c'était amusant de trouver des sonorités. Mais il n'y avait pas de pression : c'est simplement arrivé. J'ai entendu mon père répéter et apprendre ses partitions par coeur avant de donner des concerts et ce son, ces vibrations qui habitaient la maison m'ont séduit.
Q Vous avez joué avec des musiciens de différentes générations. Est-ce que ça remonte à cette période d'apprentissage?
R Oui. Dès l'adolescence, je suivais mon père dans les répétitions. Je rêvais de rencontrer les musiciens avec lesquels il jouait et de me produire avec eux, ce qui m'est arrivé assez rapidement, quand j'avais 16-17 ans. (...) Ça se poursuit aujourd'hui avec des artistes comme Hank Jones, qui a 90 ans, et avec lequel j'ai joué l'été dernier, à Montréal.
Q Votre intérêt pour la musique va bien au-delà du saxophone ténor. Vous jouez du sax soprano, de la clarinette, de la flûte, de la batterie, ce qui vous a permis notamment de travailler beaucoup le rythme.
À cela s'ajoutent les gongs. D'où vient cette singulière passion?
R La première fois que j'ai acheté un gong, c'était à l'occasion d'une tournée en Angleterre avec Woody Herman, au début des années 80. (...) Par la suite, je suis allé à Hong Kong et j'ai mis la main sur des instruments traditionnels et d'autres gongs. Je les ai apportés dans mon loft à New York et je les ai installés. Lorsque les gongs étaient suspendus ?j'en ai 8 ou 10 ? et que je jouais du sax, ils vibraient et émettaient des harmonies, des tonalités chantant autour de moi. Un jour, j'ai pris une mailloche dans ma main droite et tout en jouant, je heurtais les gongs pour les faire résonner encore plus. Ce qui m'a mené à développer une approche particulière et à donner des concerts solos de ce genre. Vous pouvez jouez le saxophone presque au complet avec une seule main. (...) À ce chapitre, Roland Kirk a été une grande influence.
Q Quel est votre but ultime en musique?
R Développer une approche qui est libre à l'intérieur de la structure de la musique que je joue ou des concepts dans lesquels j'évolue. J'aime dire que je ne joue pas du free jazz, mais du jazz libre. Alors, je recherche une façon de jouer qui est expressive et qui peut être suffisamment large pour évoluer dans ce fascinant monde multiculturel et multigénérationnel dans lequel nous vivons.
Q Que nous réserve encore le jazz?
R On le saura rapidement si on laisse les musiciens prendre leur propre route, plutôt que de céder aux pressions du marché. Il y a bien des choses étiquetées jazz qui ne le sont pas. Ce qui a fait le jazz au fil des ans, ce ne sont pas les grosses corporations, mais le coeur et l'âme des musiciens comme Monk, Coltrane, Armstrong, etc. Personne n'a jamais dit à Monk de jouer comme il l'a fait : c'est lui qui a inventé ça.
Le San Francisco Jazz Collective
Lors de son passage à Québec, Joe Lovano agira à titre de leader du San Francisco Jazz Collective. L'ensemble de huit musiciens réunit une autre grosse pointure, en la personne du trompettiste Dave Douglas (trompette), et complété des talentueux Miguel Zenón (saxophone, flûte), Robin Eubanks (trombone), Renee Rosnes (piano), Matt Penman (basse) et Eric Harland (batterie). Fondé en 2004, le collectif qui a déjà été dirigé par Joshua Redman, renouvelle son répertoire chaque année autour d'un compositeur reconnu. À ces pièces s'ajoutent des créations originales, signées par les différents membres du groupe. Lors de son passage au Palais Montcalm, les jazzmans proposeront principalement de nouvelles lectures de pièces écrites par McCoy Tyner, fondues dans des arrangements pour octet de Gil Goldstein.
Vous voulez y aller?
QUI : Joe Lovano et le SF Jazz Collective
QUAND : 28 février, à 20h
OÙ : Palais Montcalm
BILLETS : 12,50 $ à 45 $
TÉL. : 418 641-6040











