Limbes: le Christ tourmenté de Christian Lapointe

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La mise en scène de Christian Lapointe comprend... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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La mise en scène de Christian Lapointe comprend notamment un Christ perché sur un poteau d'Hydro.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Alexandra Perron
Le Soleil

(Québec) Se frotter à une pièce de Christian Lapointe pour la première fois est très déstabilisant, physiquement prenant. Au menu, mardi soir à la salle Multi de Méduse, il présentait Limbes, une trilogie sur le Christ d'après de courtes pièces du poète irlandais W.B. Yeats (Purgatoire, Calvaire et Résurrection). Une langue touffue, dense, symbolique, courageusement portée par cinq interprètes en forme. Une expérience épuisante, en ce qui nous concerne. Deux heures quarante de tension. Deux heures quarante de torture.

«Bien évidemment que la pensée sera ici complexe. Le monde ne l'est-il pas?» prévient le metteur en scène dans le cahier d'accompagnement... de 150 pages. Christian Lapointe, qui célèbre avec cette pièce les 10 ans de sa compagnie, le théâtre Péril, aime s'attaquer à des textes réputés injouables. Il avait d'ailleurs déjà servi du Yeats, en 2001. Il veut terrasser, ne laisser aucun repos, ni aux comédiens, ni à l'assistance, ni à lui-même, confiait-il récemment. C'est réussi.

Cauchemar cyclique

Avec Limbes, il a décidé de répéter les trois pièces, trois fois, en boucle, comme un cauchemar cyclique. Dans un premier temps, il se colle au théâtre symboliste de Yeats, plus sacré et cérémonial. Il utilise le nô japonais, des jeux de masques, une ritualisation lente des gestes, des changements de voix. Tout ça est exaspérant, froid et aride.

Dans la deuxième boucle (une seconde chance de saisir cette histoire qu'est la passion du Christ), l'atmosphère change complètement et réconcilie un peu avec l'expérience. On troque les masques contre des sacs de papier, le pain devient du pain tranché, le vin, une boisson gazeuse, l'or, de la gazoline, la myrrhe, de la cocaïne, l'encens, un feu de Bengale. On bouffonne, on se moque ici de la première série.

Puis, en troisième lieu, Christian Lapointe a décidé de superposer les trois pièces. La scène se vide. Tout flotte, projeté sur une toile plastifiée en arrière-fond, dont les visages des cinq interprètes qui récitent des bribes de textes à tour de rôle, tels des fantômes. On est dans les limbes.

Toute cette mise en scène de Lapointe, avec le Christ perché sur un poteau d'Hydro, sa croix de fortune, ses effets de fumée et d'encens qui donnent la nausée, son atmosphère sonore et narrative d'un autre monde (assurée par lui-même et Mathieu Campagna) laisse perplexe, baba.

Devant l'énergie déployée à la traduction (Lapointe a traduit, adapté et réécrit la poésie de Yeats) et à l'interprétation très physique des comédiens poussés à leur limite (bravo à Jocelyn Pelletier, Olivier Lépine, Ève Pressault, Sylvio Arriola, Christian Essiambre), on veut toutefois faire l'effort de comprendre. Mais le cerveau devient tellement saturé qu'il décroche.

Pour la première fois, nous avons donc goûté au «fromage bleu» de Lapointe, lui qui refuse de servir de la «mozzarella» dans son théâtre. Une expérience difficile à digérer, mais qui marque, assurément.

Limbes, une coproduction du théâtre Péril et du théâtre français du Centre national des arts est présentée jusqu'à samedi à la salle Multi de Méduse.

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