Elle s'est laissé désirer, la Dee Dee. Tellement, qu'à 20h15, les spectateurs se sont mis à taper des mains pour l'inciter à faire son entrée. Ses quatre musiciens se sont pointés pour interpréter un swing, après quoi la chanteuse est apparue, tout sourire, le crâne rasé, arborant robe et bottes noires, de même qu'une boucle rouge à la taille.
«C'est ma première visite à Quebec City et je suis très fière, très honorée», a-t-elle lancé, dans un français impeccable.
À l'origine, Dee Dee Bridgewater comptait amener Lady Day, qu'elle avait interprétée à Paris et à Londres, sur Broadway. Mais la crise économique a changé ses plans. Elle a plutôt enregistré un album, qu'elle accompagne d'une tournée. Un vieux projet, donc, mais pas du réchauffé. Dès le premier titre, Lady Sings the Blues, affichant une singulière polyrythmie africaine, on pouvait constater que la jazzwoman avait remodelé le répertoire d'Holiday. Si l'offrande était intéressante, on sentait sa solide équipe de musiciens, composée d'Edsel Gomez (piano), Craig Handy (saxophones, flûte), Ira Coleman (contrebasse) et Bruce Cox (batterie), un tantinet prudente en ouverture, préférant la retenue aux envolées passionnées. C'est qu'on ne peut pas avoir à la fois une avant-première - l'album Eleanora Fagan (1917-1959) : To Billie with Love from Dee Dee sortira le 2 février - et un show rodé au quart de tour... Cela dit, aucune bavure n'est apparue au radar et à chaque pièce, le quintette se donnait plus de latitude.
Fougueuse leader
Du haut de ses 59 ans, la leader était en feu. Intense, juste, théâtrale, fougueuse, espiègle. Entre les titres, elle déridait la foule à renfort de gags ou d'anecdotes. Mais lorsque venait le temps de livrer les chansons, elle reprenait aussitôt son sérieux, dansant ou interagissant avec ses musiciens, ne prenant une pause que pour s'humecter le gosier ou s'éponger le front.
Sa vision de Billie Holiday n'avait rien de sombre. Elle allait plutôt chercher l'humour, la gaieté, voire le côté lumineux de la diva. Bien en voix, se promenant dans les aiguës avec délicatesse ou faisant résonner son vibrato dans les graves, l'Américaine a démontré sans mal que son larynx constitue un instrument en soi. Son You've Changed, pétri d'étonnants glissandos, ou l'exceptionnelle Fine & Mellow, où elle répondait à Handy en scattant, était à ranger dans les moments forts.
On craignait que l'entracte ne mette en péril le rythme qui s'était bâti, mais Dee Dee a repris exactement là où elle avait laissé grâce à une God Bless the Child explosive. Son Don't Explain, où sa voix se mariait à la flûte d'Handy et, surtout, la remarquable Mother's Son-in-Law, en duo avec Coleman, ont été d'autres moments mémorables. C'est qu'elle est non seulement charismatique, la dame, mais elle a un registre vocal et une fluidité remarquables. Pas étonnant qu'en fin de spectacle, personne ne voulait la laisser partir. Un ultime rappel, Summertime, a été improvisé pour le plus grand plaisir de la foule.
«J'espère que c'est le début d'une longue histoire entre nous», a-t-elle confié. À en juger les applaudissements nourris, il y a fort à parier que oui. De la grande et belle visite.











