Ce n'est pas le scénario dont rêvait Suzanne Vega. À 50 ans, la New-Yorkaise à la plume aiguisée se retrouve sans maison de disques. Beauty & Crime, sorti en 2007, a eu beau ravir la critique, son label Blue Note l'a laissée tomber. Du coup, elle devient officiellement ce qu'elle a toujours été, officieusement : une artiste indépendante. Car si ses succès Luka et Tom's Diner lui ont permis d'avoir un rayonnement exceptionnel et de s'illustrer au palmarès, c'est la profondeur de son répertoire et le caractère intemporel de ses créations qui lui ont assuré un public fidèle des deux côtés de l'Atlantique. Elle le rappelle, ces jours-ci, en réenregistrant les Gypsy et autres Marlene on the Wall, qu'elle a réunies selon des thèmes se déclinant en quatre albums : d'abord Love Songs, puis People, Places and Things, ensuite States of Being et, enfin, Songs of Family.
Q À 50 ans, vous êtes loin d'être en fin de carrière. Aussi, est-ce surprenant de vous voir dépoussiérer votre matériel passé plutôt que d'en proposer du neuf. Faites-vous une pause de création pour mieux rebondir?
R Oui, d'une certaine façon. Je me demande aussi à quoi ça sert de sortir quelque chose de nouveau s'il n'y a aucun moyen de le faire véritablement paraître. Je sens que lancer un nouvel album présentement, c'est le lancer dans le vide, dans une espèce de vacuum. La meilleure façon d'établir clairement qui est mon public est de mettre sur le marché mes propres enregistrements pour des gens qui y sont intéressés. Comme j'ai été larguée par Blue Note, je me suis dit : «OK, au lieu de mettre 100 000 $ dans un nouvel album, je vais utiliser le même montant pour en faire quatre et remettre en circulation l'entièreté ou presque de mon catalogue.» Les gens intéressés viendront sur mon site Web (www.suzannevega.com) pour se procurer ces disques. Dès lors, j'aurai le contact avec mes fans pour faire paraître un nouvel album.
Q Est-ce que vous replonger dans le vieux matériel vous a menée à le redécouvrir sous un autre angle?
R Oui, parfois, mais, en même temps, il y a des pièces comme Gypsy que je chante depuis 30 ans. Celle-là, je l'approche avec un rituel. J'essaie de lui donner vie chaque fois que je l'interprète - et je crois que j'y parviens. Ce n'est pas qu'une vieille chanson pour moi, c'est quelque chose qui est rallumé soir après soir, comme une chandelle.
Q Avez-vous eu la tentation de changer un mot ici, une ligne de musique là ou vous êtes-vous interdit de le faire?
R Habituellement, quand j'ai enregistré la pièce la première fois, elle a véritablement pris la forme que je voulais. Au fil des ans, j'ai essayé de changer certaines pièces, et elles résistent vraiment. Marlene on the Wall, par exemple, sera toujours ce qu'elle est. Au départ, je souhaitais qu'elle soit un peu plus à la «Elvis Costello», mais la rythmique ne s'y prête pas. Aussi les chansons sont plus ou moins comme elles étaient à l'origine, bien que certaines soient plus lentes. La grande différence est qu'elles sont plus dépouillées, plus directes.
Q Vous êtes associée aux auteurs-compositeurs-interprètes folk dans la veine de Leonard Cohen ou Joni Mitchell, mais, en même temps, vous n'êtes pas une puriste du genre. Vous avez touché aux programmations, flirté avec l'industriel ou encore avec la world. Qu'est-ce qui vous a menée là?
R C'est généralement la pièce en tant que telle et son propos qui me guident. Une chanson comme Blood Makes Noise est devenue vraiment bonne quand on y a mis ces bruits électroniques, car c'était une pièce à propos de la peur et comment ce sentiment distorsionne votre esprit.
Q Vous avez été intéressée par l'écriture très tôt. Dans votre site Web, vous reproduisez un poème que vous avez écrit à l'âge de neuf ans. Qu'est-ce qui vous séduit dans l'écriture?
R J'aime tous les types d'écriture. Je crois que je suis à mon meilleur à titre d'auteure-compositrice, mais j'aime aussi la prose, j'aime tenir un journal intime, un blogue. J'aime lire et j'aime l'univers des livres. En fait, le monde du langage est quelque chose de mystérieux à mes yeux, et j'aime en explorer chacune des facettes.
Q Vous avez souvent cité Lou Reed comme source d'inspiration. Comment vous a-t-il influencée?
R Par son langage cru, son côté frondeur et son honnêteté. Le fait, aussi, qu'il écrivait à propos du monde auquel il appartient, surtout dans les années 70. Il faisait de petites histoires, et je savais qu'il écrivait à propos du «vrai monde» quand j'écoutais sa musique.
Q On vous a donné le titre de «Mère du MP3», car c'est avec votre pièce Tom's Diner que le chercheur Karl-Heinz Brandenberg a testé son système de compression des fichiers sonores. Vous utilisez beaucoup le Web et avez donné l'un des premiers concerts virtuels. La technologie vous fascine?
R Je suis très ouverte à jouer avec tout ça et à voir ce que je peux en faire. Twitter est un exercice intéressant : étant donné qu'on est limité à 140 caractères, comment rendre ça signifiant? Dans un sens, vous pouvez faire de la poésie dans un si petit espace. Un blogue devient un véhicule plus dense, avec des photos... Chaque média a sa propre utilité. En même temps, je ne suis pas férue de la techno. [...] Je fais de mon mieux, mais il y a eu des moments où j'ai donné des coups de poing sur mon disque dur, car j'étais en colère. Je ne le recommande pas : vous pouvez détruire beaucoup de bon matériel de cette façon! Ma mère était analyste au sein d'une compagnie informatique, alors j'ai grandi dans une maison qui était à l'aise avec la modernité.
Q Quelle est la principale différence entre l'artiste accomplie que vous êtes devenue et celle que vous étiez à vos débuts professionnels, au milieu des années 80?
R À l'époque, j'étais très, très concentrée sur mon travail d'auteure-compositrice. Et j'étais très disciplinée, car j'avais un emploi le jour, ce qui faisait que j'avais peu de temps libres. Aujourd'hui, pour être honnête, je trouve difficile de dénicher du temps pour écrire du nouveau matériel. Je dois vraiment me forcer à le faire. Mais c'est parce que je donne tellement de spectacles et que je suis toujours en train de voyager...
Vous voulez y aller?
QUI : Suzanne Vega
QUAND : 26 mars, 20h
OÙ : Palais Montcalm
BILLETS : 12,50 $ à 35 $
TÉL. : 418 641-6040












