«On peut définir une vie personnelle par la musique, mais aussi l'histoire d'une société. La musique est plus révélatrice que les livres d'histoire, elle dit des choses implacables», estime le chanteur, dont la mémoire et les connaissances forcent l'admiration.
Une seule question et le voilà lancé dans une tirade passionnante qui vous mène de la France au Québec. Il note, par exemple, que dans les livres d'histoire, la France est du côté des vainqueurs à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais la musique exprime la face cachée de la victoire.
«Pendant 15 ans, elle est pathétiquement tragique. Il y a la honte, celle de la collaboration avec les nazis. En 1945, c'est Les feuilles mortes, après, c'est Piaf et L'hymne à l'amour, puis Brel et Quand on n'a que l'amour.»
Aux États-Unis, pendant ce temps, remarque-t-il, la musique est joyeuse. Au Québec, il faut attendre 1961-1962 pour que la joie se réveille. En fait, elle arrive au moment où les enfants de l'après-guerre, qui n'ont pas vécu les drames, entrent dans l'adolescence.
«Ils cherchent de la musique de party, mais personne n'en a fait dans le monde francophone depuis La Bolduc [N.D.L.R. : il y a quand même eu Charles Trenet, notamment...]. Alors, ils empruntent de la musique aux Américains. Et puis, arrivent des succès comme Donne-moi ta bouche de Pierre Lalonde. Il y a une sorte d'innocence dans la musique de ces années-là qui aide à comprendre la Révolution tranquille plus que l'élection de Jean Lesage.»
Ce rapport de la musique avec le temps est au coeur du spectacle MusicMan. Mais l'autre objectif que poursuit Gregory Charles, c'est de réveiller nos souvenirs. En première partie, il offre une rencontre avec les musicmen et les musicwomen qui ont marqué le dernier siècle, qu'ils s'appellent Paganini, Bing Crosby, Judy Garland ou Elvis Presley.
«Les musicmen sont de grands entertainers, pas nécessairement de grands musiciens», précise le chanteur après avoir déclaré son objectif de faire partie de ce panthéon.
En deuxième partie de spectacle, il montre au public sa maîtrise du superpouvoir de la mémoire musicale. Pour chaque année que le public choisit dans le dernier siècle, Gregory Charles chante une chanson marquante qui fait voyager dans le temps.
«On peut penser que c'est facile et que je n'ai qu'à apprendre une chanson par année, mais c'est mal me connaître! Je connais les 40 chansons les plus populaires de chaque année du dernier siècle et je ne chante pas les mêmes d'un soir à l'autre.»
Gregory Charles semble trouver un bonheur immense à emmagasiner ces connaissances encyclopédiques, mais sa joie est doublée d'un regard dévalorisant. Il se qualifie de nerd et de freak, images blessantes que la société lui a souvent renvoyées, sans doute.
«S'il y avait un Holocauste nucléaire, on mettrait dans une navette spatiale des médecins ou des grands scientifiques dedans pour les épargner. Moi, avec mes habiletés insignifiantes, je ne suis pas sûr que j'y serais!» dit-il d'une voix à la fois triste et souriante.
Plus tard, après avoir plus que doublé le temps prévu pour l'entrevue téléphonique depuis Paris, il s'excusera, convaincu, à tort, de m'avoir ennuyée.
Ses connaissances musicales et historiques, Gregory Charles a commencé à les cultiver tout petit, en famille. Son grand-père était un mordu d'opéra et connaissait l'histoire de toutes les grandes villes où cet art avait de l'importance. Il lui a transmis son savoir. Son père, pour sa part, lui racontait quel film était sorti telle année, alors que tel homme politique était au pouvoir.
«Mon père essayait toujours de déterminer ce qui était avant moi et après moi. Tous les jours, j'avais droit à une histoire sur ce qui s'était passé avant moi, par exemple, la chute de l'Empire romain... Me souvenir de ce qui s'est passé vient de mon code génétique.»
Gregory Charles souhaiterait que l'enseignement de l'histoire dans les écoles se fasse de la même manière, en cherchant à rattacher histoire et culture. Mais de plus en plus, on cherche à rendre le savoir utile, se désole-t-il.
«Or, l'école devrait servir à installer des pistes de bonheur», croit-il.
Les retraités qui parlent d'ornithologie sur le mont Royal possèdent des connaissances sur les oiseaux qui ne servent à rien d'autre qu'à les rendre heureux, remarque Gregory Charles. Comme son MusicMan ne cherche qu'à répandre du bonheur. À rassembler aussi. Pendant que la musique peut encore nous unir. Car quelque chose se perd, manifestement. Il y a 20 ans, quand Gregory Charles a commencé à diriger des choeurs d'enfants, les petits connaissaient tous Frère Jacques ou Partons, la mer est belle. Aujourd'hui, ça leur est étranger.
«Entre nos enfants et nous, il n'y a plus de lien», regrette-t-il.
Les musicmen, de tous les temps, ont créé ou interprété des airs rassembleurs, qui sont devenus des classiques, transmis d'une génération à une autre. Que nous laisseront les années 2000? Gregory Charles s'en inquiète un peu. Les vieux succès ont plus d'effet que les chansons actuelles, auxquelles la radio ne donne plus d'ailes.
«Pour qu'une chanson marque l'imaginaire collectif, elle doit jouer au moins 70 fois par semaine dans un marché. Les chansons de Pierre Lapointe seront oubliées parce qu'elles ne sont pas assez diffusées. Avant, les radios étaient en compétition d'animateurs, mais pas de musique. Alors une chanson pouvait jouer dans plusieurs radios. Plus maintenant et c'est un effet secondaire de la convergence.»
Que restera-t-il pour nous unir? Le rire, croit Gregory Charles...
Vous voulez y aller?
QUOI : MusicMan
QUI : Gregory Charles
QUAND : 31 mars au 3 avril, 20h
OÙ : Grand Théâtre de Québec
BILLETS : 29,95 $ à 69,95 $
RÉSERVATIONS : 418 643-8131











