«Quelqu'un de très important dans le paysage social et culturel du Québec de l'après-guerre, répond Martin Faucher, quelqu'un d'ancré à sa société qui s'est entouré de jeunes qui voulaient découvrir le monde, pas que le monde géographique, le monde métaphysique aussi; de jeunes qui se remarquaient par leur vitalité, leur appétit de voir et leur volonté de repousser les frontières du connu.»
Faucher signe la mise en scène de L'asile de la pureté, qui marque l'entrée du théâtre de Claude Gauvreau au Trident. Il monte pour la troisième fois ce texte qui, au contraire de autres pièces maîtresses de Gauvreau, présente «l'avantage de se dérouler dans une société repérable».
Né à Montréal, en 1925, Claude Gauvreau décide à 15 ans de devenir écrivain et se heurte bientôt aux valeurs établies : une rédaction sur «l'absurdité de l'existence de l'Enfer» lui vaut son renvoi du Collège Sainte-Marie.
Il étudie néammoins la philosophie à l'Université de Montréal, mais pas avant que son frère Pierre, peintre et futur auteur à succès de téléromans, l'initie à l'art moderne. Tous deux figurent parmi les 15 jeunes signataires du Refus global, de Paul-Émile Borduas.
La réception de ce manifeste avant-coureur de la Révolution tranquille marque profondément le jeune poète. Le texte s'insurge contre les valeurs traditionnelles québécoises, les religieuses au premier titre. Il met en garde contre les idéologies de gauche comme de droite, en lesquelles il voit des freins à la spontanéité créatrice, et il dénonce l'inertie des élites et leur obnubilation par les modèles artistiques de la vieille Europe. Gauvreau défend ardemment le mouvement automatiste. En 1952, la comédienne Muriel Guilbault, elle aussi signataire du Refus global, se suicide; Gauvreau est confronté à la tragédie de sa vie. Il écrit le roman Beauté baroque pour réhabiliter la mémoire de «la muse incomparable».
Ses grandes pièces, L'asile..., La charge de l'orignal épormyable et Les oranges sont vertes, ressassent toutes ce deuil, qui ronge les forces psychiques de l'écrivain. Ses poussées créatrices sont dès lors entrecoupées de séjours en institution psychiatrique. Quand Claude Gauvreau met fin à ses jours, en 1971, moins de 10 % de ses écrits ont été publiés et presque tout son théâtre reste à créer.
Excès
Pour Martin Faucher, Claude Gauvreau lègue un théâtre «naïf, éminemment complexe et tout en contrastes», un théâtre excessif à son image.
«Il voulait expérimenter des états intérieurs très intenses, il cherchait comment décrire un absolu et un idéal de vivre», analyse le metteur en scène. Pendant que, ostracisés et démoralisés, certains de ses cosignataires du Refus global gagnent Paris ou New York, Gauvreau reste à Montréal et persiste à créer «avec une ferveur qui devait frôler la folie».
Après avoir réglé des comptes avec la psychatrie dans La charge..., Gauvreau crée dans Les oranges... un héros qui lui ressemble, le critique d'art Yvirnig, et qui s'attriste de voir ses amis d'hier se détourner de lui...
Le metteur en scène les comprend : «À vivre 24 heures sur 24 dans la poésie, le sublime et la quête de la pureté, Gauvreau devait être épuisant pour lui et pour les autres. Ce n'est pas un personnage qu'il s'est construit, il était toujours intense. Même à Saint-Jean-de-Dieu, après une couple de journées d'internement, il se remettait à écrire avec une force intérieure incroyable. (...) Il faisait en écriture ce à quoi les automatistes s'employaient en peinture : faire exploser le cadre pour ne laisser rien de vide.»











