L'actualité d'abord. Faucher est d'avis que cette pièce écrite en 1953 colle toujours à la réalité, en particulier au statut de l'artiste et de l'art dans le Québec d'aujourd'hui. Il a raison à maints égards, toute société a ses résistances têtues. Mais il faut admettre que dans l'essaim d'archétypes sociaux qui, pour toutes sortes de raisons, des sincères aux opportunistes, essaient de détourner le poète Donatien Marcassilar de sa décision de mourir d'inanition pour laver la mémoire de sa muse suicidée, certains ont vécu, ou sont à tout le moins récessifs au Québec. Bien sûr, il y a, et il y aura toujours des gens pour s'étonner que l'art s'entête à être plus qu'un amuseur. Mais le Québec n'est plus l'île qu'il était il y a 56 ans, ses artistes et ses chercheurs rayonnent, il participe à la modernité.Il faut voir aussi que L'asile... n'est pas le zénith du théâtre de Gauvreau. Il a 27 ou 28 ans lorsqu'il l'écrit. Cinq ans à peine se sont écoulés depuis la publication du Refus global, qu'il a cosigné et qui lui vaut encore des rebuffades. Et puis sa muse, la comédienne Muriel Guilbault, vient de s'enlever la vie. Son équilibre psychique est fragile, L'asile... exorcise son mal. Gauvreau y revendique sa liberté de créateur et dit son fait à une société qu'il ressent comme conformiste, insensible, inculte et encline à réprimer tout ce qui s'écarte du canon politico-religieux en place. Il se sent persécuté, il veut être reconnu. Malgré les similitudes, le chemin parcouru de 1953 à nos jours ressort de ce miroir.
Faucher fouille, coupe et épure. Il insère son spectacle dans des métaphores éloquentes. Il plante l'action en un lieu froid et indifférencié; on dirait le mur arrière d'un centre commercial avec, en avancée, un cagibi vitré à deux étages de la même morne neutralité. Sur la scène nue, un revêtement à l'avenant percé d'une trappe où s'engouffrent l'ironie et la tragédie. C'est là que la muse Édith Luel joue et rejoue son suicide. Là que finissent d'autres personnages, les oripeaux frénétiquement arrachés du deuil d'Édith, tout ce qu'on veut pousser sous le tapis. C'est l'enfer du monde Spic & Span des apparences.
Le metteur en scène distancie, son spectacle est choral. En prologue, pour mise en train, il fait déclamer par la suicidée le poème Speak White, de Michèle Lalonde. Puis les personnages s'amènent depuis la salle. Quelques-uns sont travestis. Les costumes distinguent bien les dominants des dominés qui, eux, sont enfermés dans une gestuelle et des déplacements d'automates. Le délire et le fantasme s'invitent ici et là dans le spectacle, mais il n'y a pas à se casser la tête, l'action s'enroule à un enjeu : Donatien, qu'Hugues Fréchette accompagne avec intensité dans l'aveuglement et le sublime, résistera-t-il jusqu'à «l'asile de la pureté», à la mort aux exhortations de ses «bienfaiteurs»?...
La vie mouvante sur scène, la justesse des apports concepteurs et la rigueur de la direction d'acteurs nous emportent. Il y a des moments jouissifs. Telle l'apparition, à la fin des fins, de celle que Donatien, qui n'en est pas à une contradiction près, adule. C'est en déesse descendue de son char céleste, en déesse kitsch indéniablement des nôtres que Jeanne Rameau se pose sur le plateau.
Au-delà des réserves qu'elle peut susciter, cette production léchée donne beaucoup à voir et à méditer. Et comme je vois mal qu'on puisse reprocher quoi que ce soit à son rendu...
L'asile de la pureté, de Claude Gauvreau. Mise en scène de Martin Faucher. Avec Bertrand Alain, Marie-Josée Bastien, Normand Bissonnette, Frédérick Bouffard, Éva Daigle, Hugues Frenette, Steve Gagnon, Véronika Makdissi-Warren, Jean-Sébastien Ouellette, Klervi Thienpont, Marjorie Vaillancourt et Réjean Vallée. Assistance à la mise en scène et régie d'Hélène Rheault, scénographie de Vano Hotton, costumes de Virginie Leclerc, éclairages de Sonoyo Nishikawa, musique de Marc Vallée et maquillages d'Élène Pearson. Une production du Trident vue jeudi, à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre. À l'affiche jusqu'au 28 mars. Réservations au 418 643-8131













