L'acteur redevient Montaigne mardi, à la Bordée. C'est un ami plus qu'un personnage quelconque qu'il retrouve, d'autant qu'en sa qualité de producteur du Théâtre du Sous-marin jaune (SMJ), il en démarche les tournées et veut croire à ce qu'il pistonne.
Nous le rencontrons au surlendemain de son retour d'une virée de trois semaines en Belgique et en France, où le spectacle a été très bien reçu. On devine le motif de sa création sur le Vieux Continent : c'est une coproduction internationale, la première du SMJ. Ses associés sont la Fabrique de théâtre du Hainaut, le Théâtre de l'Éveil de Bruxelles, le Théâtre Jeunes publics de Strasbourg et la Bordée. Loup Bleu et le très respecté dramaturge belge Michel Tanner ont signé le texte, Jacques Laroche la mise en scène.
Les Essais, c'est la quintessence de Montaigne (1533-1592), qui leur a consacré les 20 dernières années de sa vie. Sans fuir les contradictions, en disgressant et sans toujours trancher, l'auteur s'y prononce sur les thèmes de son temps et les enjeux de sa vie. Une réédition récente de Flammarion fait plus de 1100 pages bien tassées. Loup Bleu et sa meute ont comprimé Les Essais en un concentré de théâtre de 1h34 en faisant des choix et des... essais. «On a explosé la forme marionnettique en se faisant une marionnette d'un film, explique l'acteur. On ne tourne pas de la vidéo, on a fait du cinéma! Toutes nos productions ont interrogé différemment la marionnette. Dans Descartes, on cherchait son âme; là, la marionnette, c'est un film qu'on manipule et je pense pouvoir dire que c'est savoureux.»
UNE PARTITION À INVESTIR
Le film ne met en scène que des marionnettes et il est muet. Il a été tourné la saison dernière, à la Bordée. La création s'est faite en février, à la Fabrique de théâtre de Frameries, là où ont eu lieu les répétitions finales, dans un climat de récollection inoubliable. «Nous étions sur place 24 heures sur 24, il n'y avait rien pour nous distraire, si ce n'est la pompe à bière entre nos chambres et la salle de répétition, rappelle Tremblay d'une voix rêveuse. Il n'y avait pas d'heure pour répéter, on l'a fait jusqu'en pleine nuit.»
Reste que les problèmes ont commencé une fois le film prêt. L'acteur résume ainsi le défi : «C'est une partition rigide dans laquelle il fallait plaquer nos interprétations.» Le film défile à l'écran, et les interprètes (Beatrix Ferauge, Antoine Laprise, Jacques Laroche et Sandrine Versele, outre Tremblay) le doublent et en créent l'environnement sonore avec une batterie et une guitare, le tout en direct.
«Ça apporte des dimensions assez extraordinaires au spectacle, affirme Guy-Daniel Tremblay. On interagit avec le film et vice-versa. Mais c'est un gros défi, tu échappes un mot et tu ne peux plus le reprendre. C'est de la postsynchronisation à laquelle il faut ajouter l'expression du jeu.»
Le résultat est «comme une vidéo de l'époque» que le tolérant Montaigne traverse souvent à cheval, comme quelques décennies avant lui «Cortés the Killer» l'empire aztèque conquis et humilié. Loup Bleu et Tanner ont posé leur lorgnette sur l'enfance privilégiée et frottée de latin du grand homme, sur ses heures de bamboche à Paris, ses rapports aux grands de ce monde et à son père, son amitié pour de La Boétie, sa stupéfaction devant le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), sa bibliothèque, sa pensée annonciatrice des lumières, qui jailliront deux siècles plus tard.
On ne s'attarderait pas outre mesure sur la méfiance de Montaigne envers les dogmatismes de tout crin. «On laisse le siècle le brasser, mais il ne se bat pas contre lui, il le regarde...» glisse le comédien, qui confie avoir changé à la fréquentation de ce pilier de la littérature universelle. «Si j'ai insisté pour que la langue de Descartes soit plus claire sur scène, dit-il, là, je me suis battu pour qu'on s'en tienne à la langue de Montaigne.» L'ironie est bien sûr au rendez-vous. On a inséré une pub sur le trafic des indulgences, l'une des causes de la Réforme! Outre ses activités de production au SMJ, Guy-Daniel Tremblay joue dans Kaboum, une émission pour enfants de Télé-Québec, et il tourne ici et là dans des films. Il sera aussi de Chabot et filles, une télésérie de Télé-Québec entièrement tournée à Québec et dont les premiers épisodes seront diffusés à l'automne. Et par temps libres, il harcèle les diffuseurs à propos de la prochaine production du Sous-marin jaune, une histoire du Canada racontée du point de vue des autochtones.
Vivre et laisser vivre
«Du fait qu'un tel homme a écrit, en vérité on a plus de plaisir à vivre sur Terre.»
Guy-Daniel Tremblay ne contredira pas cet hommage de Nietzsche à Michel Eyquem de Montaigne. Pour l'acteur, cet «homme d'une époque présumée moins intelligente que la nôtre a articulé dans son examen de l'univers et de lui-même des questions encore d'actualité aujourd'hui, entre autres, que tout est mouvance, que la seule constante est le changement».
Montaigne est ce qu'on appellera plus tard un humaniste. Il préconise de ne pas refréner la nature : «C'est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir de son être.» De consentir à soi-même et d'agir en sorte de reconnaître à autrui ce que l'homme de bonne volonté tient souhaitable pour soi.
Bon catholique et royaliste loyal, il reste néanmoins sur sa réserve face aux sectarismes de son temps, n'est d'aucun raid punitif contre le protestant. «Il n'y a pas une idée qui vaille qu'on tue un homme.» Il refuse l'intolérance; les dogmatismes et les fanatismes le révulsent. Sa devise est «Que sais-je?». Pour nombre de commentateurs, elle n'est pas le fait d'un sceptique, mais du lucide conscient d'en savoir trop peu pour affirmer ou nier quoi que ce soit. Dans le doute, le sage Montaigne dit : «Je suspends mon jugement.»
Ou je le confronte à la réalité d'autrui. En 1580, il entreprend un voyage d'un an et demi en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche et en Italie, où il apprend qu'il a été élu maire de Bordeaux, comme son père jadis. En pays germains, il s'intéresse de près à la coexistence des catholiques et des protestants. Toute sa vie de penseur sera à l'enseigne du vivre et laisser vivre.
Marco Dubé (caméra et montage), Christian Peuckert (éclairages), Éloi Baudimont (musique) et Christian Fontaine, Isabelle Larivière et Isabelle Chevalier (scénographie) forment le groupe concepteur des Essais qui tiendront l'affiche jusqu'au
2 mai. Réservations au 418 694-9721.










